—Les voici!

—Passez-les par le tronc.

—Où est-il?

—A gauche.

Philippe Goulenoire jeta la lettre par la fente d’un tronc en fer, au-dessus de laquelle se trouvait une meurtrière.

—Diable! pensa-t-il, on voit que le roi est venu ici, car il s’y trouve autant de précautions qu’il en a pris au Plessis!

Il attendit environ un quart d’heure dans la rue. Ce laps de temps écoulé, il entendit Cornélius qui disait à sa sœur:—Ferme les chausse-trappes de la porte.

Un cliquetis de chaînes et de fer retentit sous le portail. Philippe entendit les verrous aller, les serrures gronder; enfin une petite porte basse, garnie de fer s’ouvrit de manière à décrire l’angle le plus aigu par lequel un homme mince pût passer. Au risque de déchirer ses vêtements, Philippe se glissa plutôt qu’il n’entra dans la Malemaison. Une vieille fille édentée, à visage de rebec, dont les sourcils ressemblaient à deux anses de chaudron, qui n’aurait pas pu mettre une noisette entre son nez et son menton crochu; fille pâle et hâve, creusée des tempes et qui semblait être composée seulement d’os et de nerfs, guida silencieusement le soi-disant étranger dans une salle basse, tandis que Cornélius le suivait prudemment par derrière.

—Asseyez-vous là, dit-elle à Philippe en lui montrant un escabeau à trois pieds placé au coin d’une grande cheminée en pierre sculptée dont l’âtre propre n’avait pas de feu.

De l’autre côté de cette cheminée, était une table de noyer à pieds contournés, sur laquelle se trouvait un œuf dans une assiette, et dix ou douze petites mouillettes dures et sèches, coupées avec une studieuse parcimonie. Deux escabelles, sur l’une desquelles s’assit la vieille, annonçaient que les avares étaient en train de souper. Cornélius alla pousser deux volets de fer pour fermer sans doute les judas par lesquels il avait regardé si longtemps dans la rue, et vint reprendre sa place. Le prétendu Philippe Goulenoire vit alors le frère et la sœur trempant dans cet œuf, à tour de rôle, avec gravité, mais avec la même précision que les soldats mettent à plonger en temps égaux la cuiller dans la gamelle, leurs mouillettes respectives qu’ils teignaient à peine, afin de combiner la durée de l’œuf avec le nombre des mouillettes. Ce manége se faisait en silence. Tout en mangeant, Cornélius examinait le faux novice avec autant de sollicitude et de perspicacité que s’il eût pesé de vieux besans. Philippe, sentant un manteau de glace tomber sur ses épaules, était tenté de regarder autour de lui; mais avec l’astuce que donne une entreprise amoureuse, il se garda bien de jeter un coup d’œil, même furtif, sur les murs; car il comprit que si Cornélius le surprenait, il ne garderait pas un curieux en son logis. Donc, il se contentait de tenir modestement son regard tantôt sur l’œuf, tantôt sur la vieille fille; et, parfois, il contemplait son futur maître.