—L’introduction est finie, reprit la duchesse. Vous venez d’éprouver une sensation violente, dit-elle au médecin; le cœur vous bat, vous avez vu dans les profondeurs de votre imagination le plus beau soleil inondant de ses torrents de lumière tout un pays, morne et froid naguère. Sachez maintenant comment s’y est pris le musicien, afin de pouvoir l’admirer demain dans les secrets de son génie après en avoir aujourd’hui subi l’influence. Que croyez-vous que soit ce morceau du lever du soleil, si varié, si brillant, si complet? Il consiste dans un simple accord d’ut, répété sans cesse, et auquel Rossini n’a mêlé qu’un accord de quart et sixte. En ceci éclate la magie de son faire. Il a procédé, pour vous peindre l’arrivée de la lumière, par le même moyen qu’il employait pour vous peindre les ténèbres et la douleur. Cette aurore en images est absolument pareille à une aurore naturelle. La lumière est une seule et même substance, partout semblable à elle-même, et dont les effets ne sont variés que par les objets qu’elle rencontre, n’est-ce pas? Eh! bien, le musicien a choisi pour la base de sa musique un unique motif, un simple accord d’ut. Le soleil apparaît d’abord et verse ses rayons sur les cimes, puis de là dans les vallées. De même l’accord poind sur la première corde des premiers violons avec une douceur boréale, il se répand dans l’orchestre, il y anime un à un tous les instruments, il s’y déploie. Comme la lumière va colorant de proche en proche les objets, il va réveillant chaque source d’harmonie jusqu’à ce que toutes ruissellent dans le tutti. Les violons, que vous n’aviez pas encore entendus, ont donné le signal par leur doux trémolo, vaguement agité comme les premières ondes lumineuses. Ce joli, ce gai mouvement presque lumineux qui vous a caressé l’âme, l’habile musicien l’a plaqué d’accords de basse, par une fanfare indécise des cors contenus dans leurs notes les plus sourdes, afin de vous bien peindre les dernières ombres fraîches qui teignent les vallées pendant que les premiers feux se jouent dans les cimes. Puis les instruments à vent s’y sont mêlés doucement en renforçant l’accord général. Les voix s’y sont unies par des soupirs d’allégresse et d’étonnement. Enfin les cuivres ont résonné brillamment, les trompettes ont éclaté! La lumière, source d’harmonie, a inondé la nature, toutes les richesses musicales se sont alors étalées avec une violence, avec un éclat pareils à ceux des rayons du soleil oriental. Il n’y a pas jusqu’au triangle dont l’ut répété ne vous ait rappelé le chant des oiseaux au matin par ses accents aigus et ses agaceries lutines. La même tonalité, retournée par cette main magistrale, exprime la joie de la nature entière en calmant la douleur qui vous navrait naguère. Là est le cachet du grand maître: l’unité! C’est un et varié. Une seule phrase et mille sentiments de douleur, les misères d’une nation; un seul accord et tous les accidents de la nature à son réveil, toutes les expressions de la joie d’un peuple. Ces deux immenses pages sont soudées par un appel au Dieu toujours vivant, auteur de toutes choses, de cette douleur comme de cette joie. A elle seule, cette introduction n’est-elle pas un grand poëme?
—C’est vrai, dit le Français.
—Voici maintenant un quinquetto comme Rossini en sait faire; si jamais il a pu se laisser aller à la douce et facile volupté qu’on reproche à notre musique, n’est-ce pas dans ce joli morceau où chacun doit exprimer son allégresse, où le peuple esclave est délivré, et où cependant va soupirer un amour en danger. Le fils du Pharaon aime une Juive, et cette Juive le quitte. Ce qui rend ce quintette une chose délicieuse et ravissante, est un retour aux émotions ordinaires de la vie, après la peinture grandiose des deux plus immenses scènes nationales et naturelles, la misère, le bonheur, encadrées par la magie que leur prêtent la vengeance divine et le merveilleux de la Bible.
—N’avais-je pas raison? dit en continuant la duchesse au Français quand fut finie la magnifique strette de
Voci di giubilo
D’in’orno echeggino,
Di pace l’Iride
Per noi spuntò.
(Que des cris d’allégresse retentissent autour de nous, l’astre de la paix répand pour nous sa clarté.)
—Avec quel art le compositeur n’a-t-il pas construit ce morceau?... reprit-elle après une pause pendant laquelle elle attendit une réponse, il l’a commencé par un solo de cor d’une suavité divine, soutenu par des arpéges de harpes, car les premières voix qui s’élèvent dans ce grand concert sont celles de Moïse et d’Aaron qui remercient le vrai Dieu; leur chant doux et grave rappelle les idées sublimes de l’invocation et s’unit néanmoins à la joie du peuple profane. Cette transition a quelque chose de céleste et de terrestre à la fois que le génie seul sait trouver, et qui donne à l’andante du quintetto une couleur que je comparerais à celle que Titien met autour de ses personnages divins. Avez-vous remarqué le ravissant enchâssement des voix? Par quelles habiles entrées le compositeur ne les a-t-il pas groupées sur les charmants motifs chantés par l’orchestre? Avec quelle science il a préparé les fêtes de son allégro. N’avez-vous pas entrevu les chœurs dansants, les rondes folles de tout un peuple échappé au danger? Et quand la clarinette a donné le signal de la strette Voci di giubilo, si brillante, si animée, votre âme n’a-t-elle pas éprouvé cette sainte pyrrhique dont parle le roi David dans ses psaumes, et qu’il prête aux collines?
—Oui, cela ferait un charmant air de contredanse! dit le médecin.
—Français! Français! toujours Français! s’écria la duchesse atteinte au milieu de son exaltation par ce trait piquant. Oui, vous êtes capable d’employer ce sublime élan, si gai, si noblement pimpant, à vos rigodons. Une sublime poésie n’obtient jamais grâce à vos yeux. Le génie le plus élevé, les saints, les rois, les infortunes, tout ce qu’il y a de sacré doit passer par les verges de votre caricature. La vulgarisation des grandes idées par vos airs de contredanse, est la caricature en musique. Chez vous, l’esprit tue l’âme, comme le raisonnement y tue la raison.
La loge entière resta muette pendant le récitatif d’Osiride et de Membré qui complotent de rendre inutile l’ordre du départ donné par le Pharaon en faveur des Hébreux.