était bien le peuple qui se dévoue, qui se bat, et qui se laisse tromper.

CATHERINE DE MÉDICIS.

L’inconnu, assis sur un banc et enveloppé dans sa cape, appartenait évidemment à la classe la plus élevée de la société. La finesse de son linge, la coupe, l’étoffe et l’odeur de ses vêtements, la façon et la peau de ses gants indiquaient un homme de cour, de même que sa pose, sa fierté, son calme et son coup d’œil indiquaient l’homme de guerre. Son aspect inquiétait d’abord et disposait au respect. On respecte un homme qui se respecte lui-même. Petit et bossu, ses manières réparaient en un moment les désavantages de sa taille. Une fois la glace rompue, il avait la gaieté de la décision, et un entrain indéfinissable qui le rendait aimable. Il avait les yeux bleus, le nez courbe de la maison de Navarre, et la coupe espagnole de cette figure si accentuée, qui devait être le type des rois Bourbons.

En trois mots, la scène prit un intérêt immense.

—Eh! bien, dit Chaudieu au moment où le jeune Lecamus acheva sa phrase, ce batelier est la Renaudie, et voici monseigneur le prince de Condé, ajouta-t-il en montrant le petit bossu.

Ainsi ces quatre hommes représentaient la foi du Peuple, l’intelligence de la Parole, la Main du soldat et la Royauté cachée dans l’ombre.

—Vous allez savoir ce que nous attendons de vous, reprit le ministre après une pause laissée à l’étonnement du jeune Lecamus. Afin que vous ne commettiez point d’erreur, nous sommes forcés de vous initier aux plus importants secrets de la Réformation.

Le prince et la Renaudie continuèrent la parole du ministre par un geste, après qu’il se fut tu pour laisser le prince parler lui-même, s’il le voulait. Comme tous les grands engagés en des complots, et qui ont pour système de ne se montrer qu’au moment décisif, le prince garda le silence, non par couardise: dans ces conjonctures, il fut l’âme de la conspiration, ne recula devant aucun danger et risqua sa tête; mais par une sorte de dignité royale, il abandonna l’explication de cette entreprise au ministre, et se contenta d’étudier le nouvel instrument dont il fallait se servir.

—Mon enfant, dit Chaudieu, dans le langage des Huguenots, nous allons livrer à la Prostituée romaine une première bataille. Dans quelques jours, nos milices mourront sur des échafauds, ou les Guise seront morts. Bientôt donc le roi et les deux reines seront en notre pouvoir. Voici la première prise d’armes de notre Religion en France, et la France ne les déposera qu’après avoir tout conquis: il s’agit de la Nation, voyez-vous, et non du Royaume. La plupart des grands du royaume voient où veulent en venir le cardinal de Lorraine et le duc son frère. Sous le prétexte de défendre la Religion Catholique, la maison de Lorraine veut réclamer la couronne de France comme son patrimoine. Appuyée sur l’Église, elle s’en est fait une alliée formidable, elle a les moines pour soutiens, pour acolytes, pour espions. Elle s’érige en tutrice du trône qu’elle veut usurper, en protectrice de la maison de Valois qu’elle veut anéantir. Si nous nous décidons à nous lever en armes, c’est qu’il s’agit à la fois des libertés du peuple et des intérêts de la noblesse également menacés. Étouffons à son début une faction aussi odieuse que celle des Bourguignons qui jadis ont mis Paris et la France à feu et à sang. Il a fallu un Louis XI pour finir la querelle des Bourguignons et de la Couronne; mais aujourd’hui un prince de Condé saura empêcher les Lorrains de recommencer. Ce n’est pas une guerre civile, mais un duel entre les Guise et la Réformation, un duel à mort: nous ferons tomber leurs têtes, ou ils feront tomber les nôtres.

—Bien dit! s’écria le prince.