Au finale, Genovese avait donné dans de si absurdes gargouillades en regardant la Tinti, que le tumulte fut à son comble au parterre, dont les jouissances étaient troublées. Il n’y avait rien de plus choquant pour ces oreilles italiennes que ce contraste du bien et du mal. L’entrepreneur prit le parti de comparaître, et dit que sur l’observation par lui faite à son premier homme, il signor Genovese avait répondu qu’il ignorait en quoi et comment il avait pu perdre la faveur du public, au moment même où il essayait d’atteindre à la perfection de son art.
—Qu’il soit mauvais comme hier, nous nous en contenterons! répondit Capraja d’une voix furieuse.
Cette apostrophe remit le parterre en belle humeur. Contre la coutume italienne, le ballet fut peu écouté. Dans toutes les loges, il n’était question que de la singulière conduite de Genovese, et de l’allocution du pauvre entrepreneur. Ceux qui pouvaient entrer dans les coulisses s’empressèrent d’aller y savoir le secret de la comédie, et bientôt il ne fut plus question que d’une scène horrible faite par la Tinti à son camarade Genovese, dans laquelle la prima donna reprochait au ténor d’être jaloux de son succès, de l’avoir entravé par sa ridicule conduite, et d’avoir essayé même de la priver de ses moyens en jouant la passion. La cantatrice pleurait à chaudes larmes de cette infortune. «—Elle avait espéré, disait-elle, plaire à son amant qui devait être dans la salle, et qu’elle n’avait pu découvrir.» Il faut connaître la paisible vie actuelle des Vénitiens, si dénuée d’événements qu’on s’entretient d’un léger accident survenu entre deux amants, ou de l’altération passagère de la voix d’une cantatrice, en y donnant l’importance que l’on met en Angleterre aux affaires politiques, pour savoir combien la Fenice et le café Florian étaient agités. La Tinti amoureuse, la Tinti qui n’avait pas déployé ses moyens, la folie de Genovese, ou le mauvais tour qu’il jouait, inspiré par cette jalousie d’art que comprennent si bien les Italiens, quelle riche mine de discussions vives! Le parterre entier causait comme on cause à la Bourse, il en résultait un bruit qui devait étonner un Français habitué au calme des théâtres de Paris. Toutes les loges étaient en mouvement comme des ruches qui essaimaient. Un seul homme ne prenait aucune part à ce tumulte. Émilio Memmi tournait le dos à la scène, et les yeux mélancoliquement attachés sur Massimilla, il semblait ne vivre que de son regard, il n’avait pas regardé la cantatrice une seule fois.
—Je n’ai pas besoin, caro carino, de te demander le résultat de ma négociation, disait Vendramin à Émilio. Ta Massimilla si pure et si religieuse a été d’une complaisance sublime, enfin elle a été la Tinti!
Le prince répondit par un signe de tête plein d’une horrible mélancolie.
—Ton amour n’a pas déserté les cimes éthérées où tu planes, reprit Vendramin excité par son opium, il ne s’est pas matérialisé. Ce matin, comme depuis six mois, tu as senti des fleurs déployant leurs calices embaumés sous les voûtes de ton crâne démesurément agrandi. Ton cœur grossi a reçu tout ton sang, et s’est heurté à ta gorge. Il s’est développé là, dit-il en lui posant la main sur la poitrine, des sensations enchanteresses. La voix de Massimilla y arrivait par ondées lumineuses, sa main délivrait mille voluptés emprisonnées qui abandonnaient les replis de ta cervelle pour se grouper nuageusement autour de toi, et t’enlever, léger de ton corps, baigné de pourpre, dans un air bleu au-dessus des montagnes de neige où réside le pur amour des anges. Le sourire et les baisers de ses lèvres te revêtaient d’une robe vénéneuse qui consumait les derniers vestiges de ta nature terrestre. Ses yeux étaient deux étoiles qui te faisaient devenir lumière sans ombre. Vous étiez comme deux anges prosternés sur les palmes célestes, attendant que les portes du paradis s’ouvrissent; mais elles tournaient difficilement sur leurs gonds, et dans ton impatience tu les frappais sans pouvoir les atteindre. Ta main ne rencontrait que des nuées plus alertes que ton désir. Couronnée de roses blanches et semblable à une fiancée céleste, ta lumineuse amie pleurait de ta fureur. Peut-être disait-elle à la Vierge de mélodieuses litanies, tandis que les diaboliques voluptés de la terre te soufflaient leurs infâmes clameurs, tu dédaignais alors les fruits divins de cette extase dans laquelle je vis aux dépens de mes jours.
—Ton ivresse, cher Vendramin, dit avec calme Émilio, est au-dessous de la réalité. Qui pourrait dépeindre cette langueur purement corporelle où nous plonge l’abus des plaisirs rêvés, et qui laisse à l’âme son éternel désir, à l’esprit ses facultés pures? Mais je suis las de ce supplice qui m’explique celui de Tantale. Cette nuit est la dernière de mes nuits. Après avoir tenté mon dernier effort, je rendrai son enfant à notre mère, l’Adriatique recevra mon dernier soupir!...
—Es-tu bête, reprit Vendramin; mais non, tu es fou, car la folie, cette crise que nous méprisons, est le souvenir d’un état antérieur qui trouble notre forme actuelle. Le génie de mes rêves m’a dit de ces choses et bien d’autres! Tu veux réunir la duchesse et la Tinti; mais, mon Émilio, prends-les séparément, ce sera plus sage. Raphaël seul a réuni la Forme et l’Idée. Tu veux être Raphaël en amour; mais on ne crée pas le hasard. Raphaël est un raccroc du Père éternel qui a fait la Forme et l’Idée ennemies, autrement rien ne vivrait. Quand le principe est plus fort que le résultat, il n’y a rien de produit. Nous devons être ou sur la terre ou dans le ciel. Reste dans le ciel, tu seras toujours trop tôt sur la terre.
—Je reconduirai la duchesse, dit le prince, et je risquerai ma dernière tentative... Après?
—Après, dit vivement Vendramin, promets-moi de venir me prendre à Florian?