Vers deux heures du matin, qui eût passé devant le palais Memmi l’aurait vu vomissant la lumière sur les eaux du grand canal par toutes ses croisées, aurait entendu la délicieuse ouverture de la Semiramide, exécutée au bas de ses degrés par l’orchestre de la Fenice, qui donnait une sérénade à la Tinti. Les convives étaient à table dans la galerie du second étage. Du haut du balcon, la Tinti chantait en remerciement le buona sera d’Almaviva, pendant que l’intendant du duc distribuait aux pauvres artistes les libéralités de son maître, en les conviant à un dîner pour le lendemain; politesses auxquelles sont obligés les grands seigneurs qui protégent des cantatrices, et les dames qui protégent des chanteurs. Dans ce cas, il faut nécessairement épouser tout le théâtre. Cataneo faisait richement les choses, il était le croupier de l’entrepreneur, et cette saison lui coûta deux mille écus. Il avait fait venir le mobilier du palais, un cuisinier français, des vins de tous les pays. Aussi croyez que le souper fut royalement servi. Placé à côté de la Tinti, le prince sentit vivement, pendant tout le souper, ce que les poëtes appellent dans toutes les langues les flèches de l’amour. L’image de la sublime Massimilla s’obscurcissait comme l’idée de Dieu se couvre parfois des nuages du doute dans l’esprit des savants solitaires. La Tinti se trouvait la plus heureuse femme de la terre en se voyant aimée par Émilio; sûre de le posséder, elle était animée d’une joie qui se reflétait sur son visage, sa beauté resplendissait d’un éclat si vif, que chacun en vidant son verre ne pouvait s’empêcher de s’incliner vers elle par un salut d’admiration.

—La duchesse ne vaut pas la Tinti, disait le médecin en oubliant sa théorie sous le feu des yeux de la Sicilienne.

Le ténor mangeait et buvait mollement, il semblait vouloir s’identifier à la vie de la prima donna, et perdait ce gros bon sens de plaisir qui distingue les chanteurs italiens.

—Allons, signorina, dit le duc en adressant un regard de prière à la Tinti, et vous caro primo uomo, dit-il à Genovese, confondez vos voix dans un accord parfait. Répétez l’ut de Qual portento, à l’arrivée de la lumière dans l’oratorio, pour convaincre mon vieil ami Capraja de la supériorité de l’accord sur la roulade!

—Je veux l’emporter sur le prince qu’elle aime, car cela crève les yeux, elle l’adore! se dit Genovese en lui-même.

Quelle fut la surprise des convives qui avaient écouté Genovese au bord de la mer, en l’entendant braire, roucouler, miauler, grincer, se gargariser, rugir, détonner, aboyer, crier, figurer même des sons qui se traduisaient par un râle sourd; enfin, jouer une comédie incompréhensible en offrant aux regards étonnés une figure exaltée et sublime d’expression, comme celle des martyrs peints par Zurbaran, Murillo, Titien et Raphaël. Le rire que chacun laissa échapper se changea en un sérieux presque tragique au moment où chacun s’aperçut que Genovese était de bonne foi. La Tinti parut comprendre que son camarade l’aimait et avait dit vrai sur le théâtre, pays de mensonges.

Poverino! s’écriait-elle en caressant la main du prince sous la table.

Per dio santo, s’écria Capraja, m’expliqueras-tu quelle est la partition que tu lis en ce moment, assassin de Rossini! Par grâce, dis-nous ce qui se passe en toi, quel démon se débat dans ton gosier.

—Le démon? reprit Genovese, dites le dieu de la musique. Mes yeux, comme ceux de sainte Cécile, aperçoivent des anges qui, du doigt, me font suivre une à une les notes de la partition écrite en traits de feu, et j’essaie de lutter avec eux. Per dio, ne me comprenez-vous pas? le sentiment qui m’anime a passé dans tout mon être; dans mon cœur et dans mes poumons. Mon gosier et ma cervelle ne font qu’un seul souffle. N’avez-vous jamais en rêve écouté de sublimes musiques, pensées par des compositeurs inconnus qui emploient le son pur que la nature a mis en toute chose et que nous réveillons plus ou moins bien par les instruments avec lesquels nous composons des masses colorées, mais qui, dans ces concerts merveilleux, se produit dégagé des imperfections qu’y mettent les exécutants, ils ne peuvent pas être tout sentiment, tout âme?... eh! bien, ces merveilles, je vous les rends, et vous me maudissez! Vous êtes aussi fou que le parterre de la Fenice, qui m’a sifflé. Je méprisais ce vulgaire de ne pas pouvoir monter avec moi sur la cime d’où l’on domine l’art, et c’est à des hommes remarquables, un Français... Tiens, il est parti!...

—Depuis une demi-heure, dit Vendramin.