—Eh! bien, s’écria Calvin, qui crut apercevoir une dénégation ou un mouvement de résistance et qui ne vit pas entrer le ministre Chaudieu, n’avons-nous pas le droit de frapper comme on nous frappe? oui, dans l’ombre et le silence? Ne pouvons-nous pas rendre blessure pour blessure, mort pour mort? Les Catholiques se feront-ils faute de nous tendre des piéges et de nous massacrer? J’y compte bien! Brûlez leurs églises! allez, mes enfants. Si vous avez des jeunes gens dévoués...

—J’en ai, dit Chaudieu.

—Servez-vous-en comme de machines de guerre! notre triomphe admet tous les moyens. Le Balafré, ce terrible soldat, est comme moi, plus qu’un homme, c’est une dynastie comme je suis un système, il est capable de nous anéantir! A mort donc le Lorrain!

—J’aimerais mieux une victoire paisible amenée par le temps et par la raison, dit de Bèze.

—Par le temps? s’écria Calvin, en jetant sa chaise par terre, par la raison? Mais êtes-vous fou? La raison, faire une conquête? vous ne savez donc rien des hommes, vous qui les pratiquez, imbécile! Ce qui nuit à ma doctrine, triple niais, c’est qu’elle est raisonnable! Par la foudre de saint Paul, par l’épée du Fort, citrouille que vous êtes, Théodore, ne voyez-vous pas la vigueur communiquée à ma Réforme par la catastrophe d’Amboise? Les idées ne poussent qu’arrosées avec du sang! L’assassinat du duc de Guise serait le motif d’une horrible persécution, et je l’appelle de tous mes vœux! Nos revers sont préférables à des succès! La Réforme a les moyens de se faire battre, entendez-vous, bélitre! tandis que le Catholicisme est perdu, si nous gagnons une seule bataille. Mais quels sont donc mes lieutenants?... des chiffons mouillés au lieu d’hommes! des tripes à deux pattes! des babouins baptisés. O mon Dieu, me donneras-tu dix ans de vie encore! Si je meurs trop tôt, la cause de la vraie religion est perdue avec de pareils maroufles! Tu es aussi bête qu’Antoine de Navarre! sors, laisse-moi, je veux un meilleur négociateur! Tu n’es qu’un âne, un godelureau, un poëte, va faire des Catulleries, des Tibullades, des acrostiches! Hue!

Les douleurs de la gravelle avaient entièrement été domptées par le feu de cette colère. La goutte se taisait devant cette horrible excitation. Le visage de Calvin était nuancé de pourpre comme un ciel à l’orage. Son vaste front brillait. Ses yeux flamboyaient. Il ne se ressemblait plus. Il s’abandonna à cette espèce de mouvement épileptique, plein de rage, qui lui était familier; mais saisi par le silence de ses deux auditeurs, et remarquant Chaudieu qui dit à de Bèze: «Le buisson d’Horeb!» le pasteur s’assit, se tut, et se voila le visage de ses deux mains aux articulations nouées et qui palpitaient malgré leur épaisseur.

Quelques instants après, encore en proie aux dernières secousses de ce grain engendré par la chasteté de sa vie, il leur dit d’une voie émue:—Mes vices, qui sont nombreux, me coûtent moins à dompter que mon impatience! Oh! bête féroce, ne te vaincrai-je jamais? ajouta-t-il en se frappant à la poitrine.

—Mon cher maître, dit de Bèze d’une voix caressante et en prenant les mains de Calvin qu’il baisa, Jupiter tonne, mais il sait sourire.

Calvin regarda son disciple d’un œil adouci en lui disant:—Comprenez-moi, mes amis.

—Je comprends que les pasteurs de peuples ont de terribles fardeaux, répondit Théodore. Vous avez un Monde sur vos épaules.