—C’est parce qu’elle offre des idées, dit le comte.

—Non, c’est parce qu’elle présente avec autorité l’image des luttes où tant de gens expirent, et parce que toutes les existences individuelles peuvent s’y rattacher par le souvenir. Aussi, moi, malheureux, aurais-je été satisfait d’entendre ce cri des voix célestes que j’ai tant de fois rêvé.

Aussitôt Gambara tomba dans une extase musicale, et improvisa la plus mélodieuse et la plus harmonieuse cavatine que jamais Andrea devait entendre, un chant divin divinement chanté dont le thème avait une grâce comparable à celle de l’O filii et filiæ, mais plein d’agréments que le génie musical le plus élevé pouvait seul trouver. Le comte resta plongé dans l’admiration la plus vive: les nuages se dissipaient, le bleu du ciel s’entr’ouvrait, des figures d’anges apparaissaient et levaient les voiles qui cachent le sanctuaire, la lumière du ciel tombait à torrents. Bientôt le silence régna. Le comte, étonné de ne plus rien entendre, contempla Gambara qui, les yeux fixes et dans l’attitude des tériakis, balbutiait le mot Dieu! Le comte attendit que le compositeur descendît des pays enchantés où il était monté sur les ailes diaprées de l’inspiration, et résolut de l’éclairer avec la lumière qu’il en rapporterait.

—Hé! bien, lui dit-il en lui offrant un autre verre plein et trinquant avec lui, vous voyez que cet Allemand a fait selon vous un sublime opéra sans s’occuper de théorie, tandis que les musiciens qui écrivent des grammaires peuvent comme les critiques littéraires être de détestables compositeurs.

—Vous n’aimez donc pas ma musique!

—Je ne dis pas cela, mais si au lieu de viser à exprimer des idées, et si au lieu de pousser à l’extrême le principe musical, ce qui vous fait dépasser le but, vous vouliez simplement réveiller en nous des sensations, vous seriez mieux compris, si toutefois vous ne vous êtes pas trompé sur votre vocation. Vous êtes un grand poëte.

—Quoi! dit Gambara, vingt-cinq ans d’études seraient inutiles! Il me faudrait étudier la langue imparfaite des hommes, quand je tiens la clef du verbe céleste! Ah! si vous aviez raison, je mourrais...

—Vous, non. Vous êtes grand et fort, vous recommenceriez votre vie, et moi je vous soutiendrais. Nous offririons la noble et rare alliance d’un homme riche et d’un artiste qui se comprennent l’un l’autre.

—Êtes-vous sincère? dit Gambara frappé d’une soudaine stupeur.

—Je vous l’ai déjà dit, vous êtes plus poëte que musicien.