La sanglante réponse échappée au comte était un anneau qui rattachait mystérieusement le passé de sa femme à cet accouchement prématuré. Ces odieux soupçons, si publiquement exprimés, avaient jeté dans les souvenirs de la comtesse la terreur qui retentissait jusque dans l’avenir. Depuis ce fatal gala, elle chassait, avec autant de crainte qu’une autre femme aurait pris de plaisir à les évoquer, mille tableaux épars que sa vive imagination lui dessinait souvent malgré ses efforts. Elle se refusait à l’émouvante contemplation des heureux jours où son cœur était libre d’aimer. Semblables aux mélodies du pays natal qui font pleurer les bannis, ces souvenirs lui retraçaient des sensations si délicieuses, que sa jeune conscience les lui reprochait comme autant de crimes, et s’en servait pour rendre plus terrible encore la promesse du comte: là était le secret de l’horreur qui oppressait la comtesse.

Les figures endormies possèdent une espèce de suavité due au repos parfait du corps et de l’intelligence; mais quoique ce calme changeât peu la dure expression des traits du comte, l’illusion offre aux malheureux de si attrayants mirages, que la jeune femme finit par trouver un espoir dans cette tranquillité. La tempête qui déchaînait alors des torrents de pluie ne fit plus entendre qu’un mugissement mélancolique; ses craintes et ses douleurs lui laissèrent également un moment de répit. En contemplant l’homme auquel sa vie était liée, la comtesse se laissa donc entraîner dans une rêverie dont la douceur fut si enivrante, qu’elle n’eut pas la force d’en rompre le charme. En un instant, par une de ces visions qui participent de la puissance divine, elle fit passer devant elle les rapides images d’un bonheur perdu sans retour.

Jeanne aperçut d’abord faiblement, et comme dans la lointaine lumière de l’aurore, le modeste château où son insouciante enfance s’écoula: ce fut bien la pelouse verte, le ruisseau frais, la petite chambre, théâtre de ses premiers jeux. Elle se vit cueillant des fleurs, les plantant, et ne devinant pas pourquoi toutes se fanaient sans grandir, malgré sa constance à les arroser. Bientôt apparut confusément encore la ville immense et le grand hôtel noirci par le temps où sa mère la conduisit à l’âge de sept ans. Sa railleuse mémoire lui montra les vieilles têtes des maîtres qui la tourmentèrent. A travers un torrent de mots espagnols ou italiens, en répétant en son âme des romances aux sons d’un joli rebec, elle se rappela la personne de son père. Au retour du Palais, elle allait au-devant du Président, elle le regardait descendant de sa mule à son montoir, lui prenait la main pour gravir avec lui l’escalier, et par son babil chassait les soucis judiciaires qu’il ne dépouillait pas toujours avec la robe noire ou rouge dont, par espièglerie, la fourrure blanche mélangée de noir tomba sous ses ciseaux. Elle ne jeta qu’un regard sur le confesseur de sa tante, la supérieure des Clarisses, homme rigide et fanatique, chargé de l’initier aux mystères de la religion. Endurci par les sévérités que nécessitait l’hérésie, ce vieux prêtre secouait à tout propos les chaînes de l’enfer, ne parlait que des vengeances célestes, et la rendait craintive en lui persuadant qu’elle était toujours en présence de Dieu. Devenue timide, elle n’osait lever les yeux, et n’avait plus que du respect pour sa mère, à qui jusqu’alors elle avait fait partager ses folâtreries. Dès ce moment, une religieuse terreur s’emparait de son jeune cœur, quand elle voyait cette mère bien-aimée arrêtant sur elle ses yeux bleus avec une apparence de colère.

Elle se retrouva tout à coup dans sa seconde enfance, époque pendant laquelle elle ne comprit rien encore aux choses de la vie. Elle salua par un regret presque moqueur ces jours où tout son bonheur fut de travailler avec sa mère dans un petit salon de tapisserie, de prier dans une grande église, de chanter une romance en s’accompagnant du rebec, de lire en cachette un livre de chevalerie, déchirer une fleur par curiosité, découvrir quels présents lui ferait son père à la fête du bienheureux saint Jean, et chercher le sens des paroles qu’on n’achevait pas devant elle. Aussitôt elle effaça par une pensée, comme on efface un mot crayonné sur un album, les enfantines joies que, pendant ce moment où elle ne souffrait pas, son imagination venait de lui choisir parmi tous les tableaux que les seize premières années de sa vie pouvaient lui offrir. La grâce de cet océan limpide fut bientôt éclipsée par l’éclat d’un plus frais souvenir, quoique orageux. La joyeuse paix de son enfance lui apportait moins de douceur qu’un seul des troubles semés dans les deux dernières années de sa vie, années riches en trésors pour toujours ensevelis dans son cœur. La comtesse arriva soudain à cette ravissante matinée où, précisément au fond du grand parloir en bois de chêne sculpté qui servait de salle à manger, elle vit son beau cousin pour la première fois. Effrayée par les séditions de Paris, la famille de sa mère envoyait à Rouen ce jeune courtisan, dans l’espérance qu’il s’y formerait aux devoirs de la magistrature auprès de son grand-oncle, de qui la charge lui serait transmise quelque jour. La comtesse sourit involontairement en songeant à la vivacité avec laquelle elle s’était retirée en reconnaissant ce parent attendu qu’elle ne connaissait pas. Malgré sa promptitude à ouvrir et fermer la porte, son coup d’œil avait mis dans son âme une si vigoureuse empreinte de cette scène, qu’en ce moment il lui semblait encore le voir tel qu’il se produisit en se retournant. Elle n’avait alors admiré qu’à la dérobée le goût et le luxe répandus sur des vêtements faits à Paris; mais, aujourd’hui plus hardie dans son souvenir, son œil allait librement du manteau en velours violet brodé d’or et doublé de satin, aux ferrons qui garnissaient les bottines, et des jolies losanges crevées du pourpoint et du haut-de-chausse, à la riche collerette rabattue qui laissait voir un cou frais aussi blanc que la dentelle. Elle flattait avec la main une figure caractérisée par deux petites moustaches relevées en pointe, et par une royale pareille à l’une des queues d’hermine semées sur l’épitoge de son père. Au milieu du silence et de la nuit, les yeux fixés sur les courtines de moire qu’elle ne voyait plus, oubliant et l’orage et son mari, la comtesse osa se rappeler comment, après bien des jours qui lui semblèrent aussi longs que des années, tant pleins ils furent, le jardin entouré de vieux murs noirs et le noir hôtel de son père lui parurent dorés et lumineux. Elle aimait, elle était aimée! Comment, craignant les regards sévères de sa mère, elle s’était glissée un matin dans le cabinet de son père pour lui faire ses jeunes confidences, après s’être assise sur lui et s’être permis des espiègleries qui avaient attiré le sourire aux lèvres de l’éloquent magistrat, sourire qu’elle attendait pour lui dire: «—Me gronderez-vous, si je vous dis quelque chose?» Elle croyait entendre encore son père lui disant après un interrogatoire où, pour la première fois, elle parlait de son amour: «—Eh! bien, mon enfant, nous verrons. S’il étudie bien, s’il veut me succéder, s’il continue à te plaire, je me mettrai de ta conspiration!» Elle n’avait plus rien écouté, elle avait baisé son père et renversé les paperasses pour courir au grand tilleul où, tous les matins avant le lever de sa redoutable mère, elle rencontrait le gentil George de Chaverny! Le courtisan promettait de dévorer les lois et les coutumes, il quittait les riches ajustements de la noblesse d’épée pour prendre le sévère costume des magistrats.—«Je t’aime bien mieux vêtu de noir,» lui disait-elle. Elle mentait, mais ce mensonge avait rendu son bien-aimé moins triste d’avoir jeté la dague aux champs. Le souvenir des ruses employées pour tromper sa mère dont la sévérité semblait grande, lui rendirent les joies fécondes d’un amour innocent, permis et partagé. C’était quelque rendez-vous sous les tilleuls, où la parole était plus libre sans témoins; les furtives étreintes et les baisers surpris, enfin tous les naïfs à-comptes de la passion qui ne dépasse point les bornes de la modestie. Revivant comme en songe dans ces délicieuses journées où elle s’accusait d’avoir eu trop de bonheur, elle osa baiser dans le vide cette jeune figure aux regards enflammés, et cette bouche vermeille qui lui parla si bien d’amour. Elle avait aimé Chaverny pauvre en apparence; mais combien de trésors n’avait-elle pas découverts dans cette âme aussi douce qu’elle était forte! Tout à coup meurt le président, Chaverny ne lui succède pas, la guerre civile survient flamboyante. Par les soins de leur cousin, elle et sa mère trouvent un asile secret dans une petite ville de la Basse-Normandie. Bientôt les morts successives de quelques parents la rendent une des plus riches héritières de France. Avec la médiocrité de fortune s’enfuit le bonheur. La sauvage et terrible figure du comte d’Hérouville qui demande sa main, lui apparaît comme une nuée grosse de foudre qui étend son crêpe sur les richesses de la terre jusqu’alors dorée par le soleil. La pauvre comtesse s’efforce de chasser le souvenir des scènes de désespoir et de larmes amenées par sa longue résistance. Elle voit confusément l’incendie de la petite ville, puis Chaverny le huguenot mis en prison, menacé de mort, et attendant un horrible supplice. Arrive cette épouvantable soirée où sa mère pâle et mourante se prosterne à ses pieds, Jeanne peut sauver son cousin, elle cède. Il est nuit; le comte, revenu sanglant du combat, se trouve prêt; il fait surgir un prêtre, des flambeaux, une église! Jeanne appartient au malheur. A peine peut-elle dire adieu à son beau cousin délivré.—«Chaverny, si tu m’aimes, ne me revois jamais!» Elle entend le bruit lointain des pas de son noble ami qu’elle n’a plus revu; mais elle garde au fond du cœur son dernier regard qu’elle retrouve si souvent dans ses songes et qui les lui éclaire. Comme un chat enfermé dans la cage d’un lion, la jeune femme craint à chaque heure les griffes du maître, toujours levées sur elle. La comtesse se fait un crime de revêtir à certains jours, consacrés par quelque plaisir inattendu, la robe que portait la jeune fille au moment où elle vit son amant. Aujourd’hui, pour être heureuse, elle doit oublier le passé, ne plus songer à l’avenir.

—Je ne me crois pas coupable, se dit-elle; mais si je le parais aux yeux du comte, n’est-ce pas comme si je l’étais? Peut-être le suis-je! La sainte Vierge n’a-t-elle pas conçu sans... Elle s’arrêta.

Pendant ce moment où ses pensées étaient nuageuses, où son âme voyageait dans le monde des fantaisies, sa naïveté lui fit attribuer au dernier regard, par lequel son amant lui darda toute sa vie, le pouvoir qu’exerça la Visitation de l’ange sur la mère du Sauveur. Cette supposition, digne du temps d’innocence auquel sa rêverie l’avait reportée, s’évanouit devant le souvenir d’une scène conjugale plus odieuse que la mort. La pauvre comtesse ne pouvait plus conserver de doute sur la légitimité de l’enfant qui s’agitait dans son sein. La première nuit des noces lui apparut dans toute l’horreur de ses supplices, traînant à sa suite bien d’autres nuits, et de plus tristes jours!

—Ah! pauvre Chaverny! s’écria-t-elle en pleurant, toi si soumis, si gracieux, tu m’as toujours été bienfaisant!

Elle tourna les yeux sur son mari, comme pour se persuader encore que cette figure lui promettait une clémence si chèrement achetée. Le comte était éveillé. Ses deux yeux jaunes, aussi clairs que ceux d’un tigre, brillaient sous les touffes de ses sourcils, et jamais son regard n’avait été plus incisif qu’en ce moment. La comtesse, épouvantée d’avoir rencontré ce regard, se glissa sous la courte-pointe et resta sans mouvement.

—Pourquoi pleurez-vous? demanda le comte en tirant vivement le drap sous lequel sa femme s’était cachée.

Cette voix, toujours effrayante pour elle, eut en ce moment une douceur factice qui lui sembla de bon augure.