Incessamment menacée, la maternité devint chez la comtesse une passion qui prit la violence que les femmes portent dans leurs sentiments coupables. Par une espèce de sortilége dont le secret gît dans le cœur de toutes les mères, et qui eut encore plus de force entre la comtesse et son fils, elle réussit à lui faire comprendre le péril qui le menaçait sans cesse, et lui apprit à redouter l’approche de son père. La scène terrible de laquelle Étienne avait été témoin se grava dans sa mémoire, de manière à produire en lui comme une maladie. Il finit par pressentir la présence du comte avec tant de certitude, que, si l’un de ces sourires dont les signes imperceptibles éclatent aux yeux d’une mère, animait sa figure au moment où ses organes imparfaits, déjà façonnés par la crainte, lui annonçaient la marche lointaine de son père, ses traits se contractaient, et l’oreille de la mère n’était pas plus alerte que l’instinct du fils. Avec l’âge, cette faculté créée par la terreur grandit si bien, que, semblable aux Sauvages de l’Amérique, Étienne distinguait le pas de son père, savait écouter sa voix à des distances éloignées, et prédisait sa venue. Voir le sentiment de terreur que son mari lui inspirait, partagé si tôt par son enfant, le rendit encore plus précieux à la comtesse; et leur union se fortifia si bien, que, comme deux fleurs attachées au même rameau, ils se courbaient sous le même vent, se relevaient par la même espérance. Ce fut une même vie.
Au départ du comte, Jeanne commençait une seconde grossesse. Elle accoucha cette fois au terme voulu par les préjugés, et mit au monde, non sans des douleurs inouïes, un gros garçon, qui, quelques mois après, offrit une si parfaite ressemblance avec son père que la haine du comte pour l’aîné s’en accrut encore. Afin de sauver son enfant chéri, la comtesse consentit à tous les projets que son mari forma pour le bonheur et la fortune de son second fils. Étienne, promis au cardinalat, dut devenir prêtre pour laisser à Maximilien les biens et les titres de la maison d’Hérouville. A ce prix, la pauvre mère assura le repos de l’enfant maudit.
Jamais deux frères ne furent plus dissemblables qu’Étienne et Maximilien. Le cadet eut en naissant le goût du bruit, des exercices violents et de la guerre; aussi le comte conçut-il pour lui autant d’amour que sa femme en avait pour Étienne. Par une sorte de pacte naturel et tacite, chacun des époux se chargea de son enfant de prédilection. Le duc, car vers ce temps Henri IV récompensa les éminents services du seigneur d’Hérouville, le duc ne voulut pas, dit-il, fatiguer sa femme, et donna pour nourrice à Maximilien une bonne grosse Bayeusaine choisie par Beauvouloir. A la grande joie de Jeanne de Saint-Savin, il se défia de l’esprit autant que du lait de la mère, et prit la résolution de façonner son enfant à son goût. Il éleva Maximilien dans une sainte horreur des livres et des lettres; il lui inculqua les connaissances mécaniques de l’art militaire, il le fit de bonne heure monter à cheval, tirer l’arquebuse et jouer de la dague. Quand son fils devint grand, il le mena chasser pour qu’il contractât cette sauvagerie de langage, cette rudesse de manières, cette force de corps, cette virilité dans le regard et dans la voix qui rendaient à ses yeux un homme accompli. Le petit gentilhomme fut à douze ans un lionceau fort mal léché, redoutable à tous au moins autant que le père, ayant la permission de tout tyranniser dans les environs et tyrannisant tout.
Étienne habita la maison située au bord de l’Océan que lui avait donnée son père, et que la duchesse fit disposer de manière à ce qu’il y trouvât quelques-unes des jouissances auxquelles il avait droit. La duchesse y allait passer la plus grande partie de la journée. La mère et l’enfant parcouraient ensemble les rochers et les grèves; elle indiquait à Étienne les limites de son petit domaine de sable, de coquilles, de mousse et de cailloux; la terreur profonde qui la saisissait en lui voyant quitter l’enceinte concédée, lui fit comprendre que la mort l’attendait au delà. Étienne trembla pour sa mère avant de trembler pour lui-même; puis bientôt chez lui, le nom même du duc d’Hérouville excita un trouble qui le dépouillait de son énergie, et le soumettait à l’atonie qui fait tomber une jeune fille à genoux devant un tigre. S’il apercevait de loin ce géant sinistre, ou s’il en entendait la voix, l’impression douloureuse qu’il avait ressentie jadis au moment où il fut maudit lui glaçait le cœur. Aussi, comme un Lapon qui meurt au delà de ses neiges, se fit-il une délicieuse patrie de sa cabane et de ses rochers; s’il en dépassait la frontière, il éprouvait un malaise indéfinissable. En prévoyant que son pauvre enfant ne pourrait trouver de bonheur que dans une humble sphère silencieuse, la duchesse regretta moins d’abord la destinée qu’on lui avait imposée; elle s’autorisa de cette vocation forcée pour lui préparer une belle vie en remplissant sa solitude par les nobles occupations de la science, et fit venir au château Pierre de Sebonde pour servir de précepteur au futur cardinal d’Hérouville. Malgré la tonsure destinée à son fils, Jeanne de Saint-Savin ne voulut pas que cette éducation sentît la prêtrise, et la sécularisa par son intervention. Beauvouloir fut chargé d’initier Étienne aux mystères des sciences naturelles. La duchesse, qui surveillait elle-même les études afin de les mesurer à la force de son enfant, le récréait en lui apprenant l’italien et lui dévoilait insensiblement les richesses poétiques de cette langue. Pendant que le duc conduisait Maximilien devant les sangliers au risque de le voir se blesser, Jeanne s’engageait avec Étienne dans la voie lactée des sonnets de Pétrarque ou dans le gigantesque labyrinthe de la Divine Comédie. Pour dédommager Étienne de ses infirmités, la nature l’avait doué d’une voix si mélodieuse, qu’il était difficile de résister au plaisir de l’entendre; sa mère lui enseigna la musique. Des chants tendres et mélancoliques, soutenus par les accents d’une mandoline, étaient une récréation favorite que promettait la mère en récompense de quelque travail demandé par l’abbé de Sebonde. Étienne écoutait sa mère avec une admiration passionnée qu’elle n’avait jamais vue que dans les yeux de Chaverny. La première fois que la pauvre femme retrouva ses souvenirs de jeune fille dans le long regard de son enfant, elle le couvrit de baisers insensés. Elle rougit quand Étienne lui demanda pourquoi elle paraissait l’aimer mieux en ce moment; puis elle lui répondit qu’à chaque heure elle l’aimait davantage. Bientôt elle retrouva, dans les soins que voulaient l’éducation de l’âme et la culture de l’esprit, les mêmes plaisirs qu’elle avait goûtés en nourrissant, en élevant le corps de son enfant. Quoique les mères ne grandissent pas toujours avec leurs fils, la duchesse était une de celles qui portent dans la maternité les humbles adorations de l’amour; elle pouvait caresser et juger; elle mettait son amour-propre à rendre Étienne supérieur à elle en toute chose et non à le régenter; peut-être se savait-elle si grande par son inépuisable affection, qu’elle ne redoutait aucun amoindrissement. C’est les cœurs sans tendresse qui aiment la domination, mais les sentiments vrais chérissent l’abnégation, cette vertu de la Force. Lorsqu’Étienne ne comprenait pas tout d’abord quelque démonstration, un texte ou un théorème, la pauvre mère, qui assistait aux leçons, semblait vouloir lui infuser la connaissance des choses, comme naguère, au moindre cri, elle lui versait des flots de lait. Mais aussi de quel éclat la joie n’empourprait-elle pas le regard de la duchesse, alors qu’Étienne saisissait le sens des choses et se l’appropriait! Elle montrait, comme disait Pierre de Sebonde, que la mère est un être double dont les sensations embrassent toujours deux existences.
La duchesse augmentait ainsi le sentiment naturel qui lie un fils à sa mère, par les tendresses d’un amour ressuscité. La délicatesse d’Étienne lui fit continuer pendant plusieurs années les soins donnés à l’enfance, elle venait l’habiller, elle le couchait; elle seule peignait, lissait, bouclait et parfumait la chevelure de son fils. Cette toilette était une caresse continuelle; elle donnait à cette tête chérie autant de baisers qu’elle y passait de fois le peigne d’une main légère. De même que les femmes aiment à se faire presque mères pour leurs amants en leur rendant quelques soins domestiques, de même la mère se faisait de son fils un simulacre d’amant; elle lui trouvait une vague ressemblance avec le cousin aimé par delà le tombeau. Étienne était comme le fantôme de Georges, entrevu dans le lointain d’un miroir magique; elle se disait qu’il était plus gentilhomme qu’ecclésiastique.
—Si quelque femme aussi aimante que moi voulait lui infuser la vie de l’amour, il pourrait être bien heureux! pensait-elle souvent.
Mais les terribles intérêts qui exigeaient la tonsure sur la tête d’Étienne lui revenaient en mémoire, et elle baisait les cheveux que les ciseaux de l’Église devaient retrancher, en y laissant des larmes. Malgré l’injuste convention faite avec le duc, elle ne voyait Étienne ni prêtre ni cardinal dans ces trouées que son œil de mère faisait à travers les épaisses ténèbres de l’avenir. Le profond oubli du père lui permit de ne pas engager son pauvre enfant dans les Ordres.
—Il sera toujours bien temps! se disait-elle.
Puis, sans s’avouer une pensée enfouie dans son cœur, elle formait Étienne aux belles manières des courtisans, elle le voulait doux et gentil comme était Georges de Chaverny. Réduite à quelque mince épargne par l’ambition du duc, qui gouvernait lui-même les biens de sa maison en employant tous les revenus à son agrandissement ou à son train, elle avait adopté pour elle la mise la plus simple, et ne dépensait rien afin de pouvoir donner à son fils des manteaux de velours, des bottes en entonnoir garnies de dentelles, des pourpoints en fines étoffes tailladées. Ses privations personnelles lui faisaient éprouver les mêmes joies que causent les dévouements qu’on se plaît tant à cacher aux personnes aimées. Elle se faisait des fêtes secrètes en pensant, quand elle brodait un collet, au jour où le cou de son fils en serait orné. Elle seule avait soin des vêtements, du linge, des parfums, de la toilette d’Étienne, elle ne se parait que pour lui, car elle aimait à être trouvée belle par lui. Tant de sollicitudes accompagnées d’un sentiment qui pénétrait la chair de son fils et la vivifiait, eurent leur récompense. Un jour Beauvouloir, cet homme divin qui par ses leçons s’était rendu cher à l’enfant maudit et dont les services n’étaient pas d’ailleurs ignorés d’Étienne; ce médecin de qui le regard inquiet faisait trembler la duchesse toutes les fois qu’il examinait cette frêle idole, déclara qu’Étienne pouvait vivre de longs jours si aucun sentiment violent ne venait agiter brusquement ce corps si délicat. Étienne avait alors seize ans.
A cet âge, la taille d’Étienne avait atteint cinq pieds, mesure qu’il ne devait plus dépasser; mais Georges de Chaverny était de taille moyenne. Sa peau, transparente et satinée comme celle d’une petite fille, laissait voir le plus léger rameau de ses veines bleues. Sa blancheur était celle de la porcelaine. Ses yeux, d’un bleu clair empreints d’une douceur ineffable, imploraient la protection des hommes et des femmes; les entraînantes suavités de la prière s’échappaient de son regard et séduisaient avant que les mélodies de sa voix n’achevassent le charme. La modestie la plus vraie se révélait dans tous ses traits. De longs cheveux châtains, lisses et fins, se partageaient en deux bandeaux sur son front et se bouclaient à leurs extrémités. Ses joues pâles et creuses, son front pur, marqué de quelques rides, exprimaient une souffrance native qui faisait mal à voir. Sa bouche, gracieuse et ornée de dents très-blanches, conservait cette espèce de sourire qui se fixe sur les lèvres des mourants. Ses mains blanches comme celles d’une femme, étaient remarquablement belles de forme. Semblable à une plante étiolée, ses longues méditations l’avaient habitué à pencher la tête, et cette attitude seyait à sa personne: c’était comme la dernière grâce qu’un grand artiste met à un portrait pour en faire ressortir toute la pensée. Vous eussiez cru voir une tête de jeune fille malade placée sur un corps d’homme débile et contrefait.