Étienne fut en proie à la plus intense, à la plus durable des douleurs, douleur muette d’ailleurs. Il ne courut plus à travers les rochers, il ne se sentit plus la force de lire ni de chanter. Il demeura des journées entières accroupi dans le creux d’un roc, indifférent aux intempéries de l’air, immobile, attaché sur le granit, semblable à l’une des mousses qui y croissaient, pleurant bien rarement; mais perdu dans une seule pensée, immense, infinie comme l’Océan; et comme l’Océan, cette pensée prenait mille formes, devenait terrible, orageuse, calme. Ce fut plus qu’une douleur, ce fut une vie nouvelle, une irrévocable destinée faite à cette belle créature qui ne devait plus sourire. Il est des peines qui, semblables à du sang jeté dans une eau courante, teignent momentanément les flots; l’onde, en se renouvelant, restaure la pureté de sa nappe; mais, chez Étienne, la source même fut adultérée; et chaque flot du temps lui apporta même dose de fiel.
Dans ses vieux jours, Bertrand avait conservé l’intendance des écuries, pour ne pas perdre l’habitude d’être une autorité dans la maison. Son logis se trouvait près de la maison où se retirait Étienne, en sorte qu’il était à portée de veiller sur lui avec la persistance d’affection et la simplicité rusée qui caractérisent les vieux soldats. Il dépouillait toute sa rudesse pour parler au pauvre enfant; il allait doucement le prendre par les temps de pluie, et l’arrachait à sa rêverie pour le ramener au logis. Il mit de l’amour-propre à remplacer la duchesse de manière à ce que le fils trouvât, sinon le même amour, du moins les mêmes attentions. Cette pitié ressemblait à de la tendresse. Étienne supporta sans plainte ni résistance les soins du serviteur; mais trop de liens étaient brisés entre l’enfant maudit et les autres créatures, pour qu’une vive affection pût renaître dans son cœur. Il se laissa machinalement protéger, car il devint une sorte de créature intermédiaire entre l’homme et la plante, ou peut-être entre l’homme et Dieu. A quoi comparer un être à qui les lois sociales, les faux sentiments du monde étaient inconnus, et qui conservait une ravissante innocence, en n’obéissant qu’à l’instinct de son cœur. Néanmoins, malgré sa sombre mélancolie, il sentit bientôt le besoin d’aimer, d’avoir une autre mère, une autre âme à lui; mais séparé de la civilisation par une barrière d’airain, il était difficile qu’il rencontrât un être qui se fût fait fleur comme lui. A force de chercher un autre lui-même auquel il pût confier ses pensées et dont la vie pût devenir la sienne, il finit par sympathiser avec l’Océan. La mer devint pour lui un être animé, pensant. Toujours en présence de cette immense création dont les merveilles cachées contrastent si grandement avec celles de la terre, il y découvrit la raison de plusieurs mystères. Familiarisé dès le berceau avec l’infini de ces campagnes humides, la mer et le ciel lui racontèrent d’admirables poésies. Pour lui, tout était varié dans ce large tableau si monotone en apparence. Comme tous les hommes de qui l’âme domine le corps, il avait une vue perçante, et pouvait saisir à des distances énormes, avec une admirable facilité, sans fatigue, les nuances les plus fugitives de la lumière, les tremblements les plus éphémères de l’eau. Par un calme parfait, il trouvait encore des teintes multipliées à la mer qui, semblable à un visage de femme, avait alors une physionomie, des sourires, des idées, des caprices: là verte et sombre, ici riant dans son azur, tantôt unissant ses lignes brillantes avec les lueurs indécises de l’horizon, tantôt se balançant d’un air doux sous des nuages orangés. Il se rencontrait pour lui des fêtes magnifiques pompeusement célébrées au coucher du soleil, quand l’astre versait ses couleurs rouges sur les flots comme un manteau de pourpre. Pour lui la mer était gaie, vive, spirituelle au milieu du jour, lorsqu’elle frissonnait en répétant l’éclat de la lumière par ses mille facettes éblouissantes; elle lui révélait d’étonnantes mélancolies, elle le faisait pleurer, lorsque, résignée, calme et triste, elle réfléchissait un ciel gris chargé de nuages. Il avait saisi les langages muets de cette immense création. Le flux et reflux était comme une respiration mélodieuse dont chaque soupir lui peignait un sentiment, il en comprenait le sens intime. Nul marin, nul savant n’aurait pu prédire mieux que lui la moindre colère de l’Océan, le plus léger changement de sa face. A la manière dont le flot venait mourir sur le rivage, il devinait les houles, les tempêtes, les grains, la force des marées. Quand la nuit étendait ses voiles sur le ciel, il voyait encore la mer sous les lueurs crépusculaires, et conversait avec elle; il participait à sa féconde vie, il éprouvait en son âme une véritable tempête quand elle se courrouçait; il respirait sa colère dans ses sifflements aigus, il courait avec les lames énormes qui se brisaient en mille franges liquides sur les rochers, il se sentait intrépide et terrible comme elle, et comme elle bondissait par des retours prodigieux; il gardait ses silences mornes, il imitait ses clémences soudaines. Enfin, il avait épousé la mer, elle était sa confidente et son amie. Le matin, quand il venait sur ses rochers, en parcourant les sables fins et brillants de la grève, il reconnaissait l’esprit de l’Océan par un simple regard; il en voyait soudain les paysages, et planait ainsi sur la grande face des eaux, comme un ange venu du ciel. Si de joyeuses, de lutines, de blanches vapeurs lui jetaient un réseau fin, comme un voile au front d’une fiancée, il en suivait les ondulations et les caprices avec une joie d’amant, aussi charmé de la trouver au matin coquette comme une femme qui se lève encore tout endormie, qu’un mari de revoir sa jeune épouse dans la beauté que lui a faite le plaisir. Sa pensée, mariée avec cette grande pensée divine, le consolait dans sa solitude, et les mille jets de son âme avaient peuplé son étroit désert de fantaisies sublimes. Enfin, il avait fini par deviner dans tous les mouvements de la mer sa liaison intime avec les rouages célestes, et il entrevit la nature dans son harmonieux ensemble, depuis le brin d’herbe jusqu’aux astres errants qui cherchent, comme des graines emportées par le vent, à se planter dans l’éther. Pur comme un ange, vierge des idées qui dégradent les hommes, naïf comme un enfant, il vivait comme une mouette, comme une fleur, prodigue seulement des trésors d’une imagination poétique, d’une science divine de laquelle il contemplait seul la féconde étendue. Incroyable mélange de deux créations! tantôt il s’élevait jusqu’à Dieu par la prière, tantôt il redescendait, humble et résigné, jusqu’au bonheur paisible de la brute. Pour lui, les étoiles étaient les fleurs de la nuit; le soleil était un père; les oiseaux étaient ses amis. Il plaçait partout l’âme de sa mère; souvent il la voyait dans les nuages, il lui parlait, et ils communiquaient réellement par des visions célestes; en certains jours, il entendait sa voix, il admirait son sourire, enfin il y avait des jours où il ne l’avait pas perdue! Dieu semblait lui avoir donné la puissance des anciens solitaires, l’avoir doué de sens intérieurs perfectionnés qui pénétraient l’esprit des choses. Des forces morales inouïes lui permettaient d’aller plus avant que les autres hommes dans les secrets des œuvres immortelles. Ses regrets et sa douleur étaient comme des liens qui l’unissaient au monde des esprits; il y allait, armé de son amour, pour y chercher sa mère, en réalisant ainsi par les sublimes accords de l’extase la symbolique entreprise d’Orphée. Il s’élançait dans l’avenir ou dans le ciel, comme de son rocher il volait sur l’Océan d’une ligne à l’autre de l’horizon. Souvent aussi, quand il était tapi au fond d’un trou profond, capricieusement arrondi dans un fragment de granit, et dont l’entrée avait l’étroitesse d’un terrier; quand, doucement éclairé par les chauds rayons du soleil qui passaient par des fissures et lui montraient les jolies mousses marines par lesquelles cette retraite était décorée, véritable nid de quelque oiseau de mer; là, souvent, il était saisi d’un sommeil involontaire. Le soleil, son souverain, lui disait seul qu’il avait dormi en lui mesurant le temps pendant lequel avaient disparu pour lui ses paysages d’eau, ses sables dorés et ses coquillages. Il admirait à travers une lumière brillante comme celle des cieux, les villes immenses dont lui parlaient ses livres; il allait regardant avec étonnement, mais sans envie, les cours, les rois, les batailles, les hommes, les monuments. Ce rêve en plein jour lui rendait toujours plus chères ses douces fleurs, ses nuages, son soleil, ses beaux rochers de granit. Pour le mieux attacher à sa vie solitaire, un ange semblait lui révéler les abîmes du monde moral, et les chocs terribles des civilisations. Il sentait que son âme, bientôt déchirée à travers ces océans d’hommes, périrait brisée comme une perle qui, à l’entrée royale d’une princesse, tombe de la coiffure dans la boue d’une rue.
COMMENT MOURUT LE FILS.
En 1617, vingt et quelques années après l’horrible nuit pendant laquelle Étienne fut mis au monde, le duc d’Hérouville, alors âgé de soixante-seize ans, vieux, cassé, presque mort, était assis au coucher du soleil dans un immense fauteuil, devant la fenêtre ogive de sa chambre à coucher, à la place d’où jadis la comtesse avait si vainement réclamé, par les sons du cor perdus dans les airs, le secours des hommes et du ciel. Vous eussiez dit d’un véritable débris de tombeau. Sa figure énergique, dépouillée de son aspect sinistre par la souffrance et par l’âge, avait une couleur blafarde en rapport avec les longues mèches de cheveux blancs qui tombaient autour de sa tête chauve, dont le crâne jaune semblait débile. La guerre et le fanatisme brillaient encore dans ces yeux jaunes, quoique tempérés par un sentiment religieux. La dévotion jetait une teinte monastique sur ce visage, jadis si dur et marqué maintenant de teintes qui en adoucissaient l’expression. Les reflets du couchant coloraient par une douce lueur rouge cette tête encore vigoureuse. Le corps affaibli, enveloppé de vêtements bruns, achevait, par sa pose lourde, par la privation de tout mouvement, de peindre l’existence monotone, le repos terrible de cet homme, autrefois si entreprenant, si haineux, si actif.
—Assez, dit-il à son chapelain.
Ce vieillard vénérable lisait l’Évangile en se tenant debout devant le maître dans une attitude respectueuse. Le duc, semblable à ces vieux lions de ménagerie qui arrivent à une décrépitude encore pleine de majesté, se tourna vers un autre homme en cheveux blancs, et lui tendit un bras décharné, couvert de poils rares, encore nerveux, mais sans vigueur.
—A vous, rebouteur, s’écria-t-il, voyez où j’en suis aujourd’hui.
—Tout va bien, monseigneur, et la fièvre a cessé. Vous vivrez encore de longues années.
—Je voudrais voir Maximilien ici, reprit le duc en laissant échapper un sourire d’aise. Ce brave enfant! il commande maintenant une compagnie d’arquebusiers chez le roi. Le maréchal d’Ancre a eu soin de mon gars, et notre gracieuse reine Marie pense à le bien apparenter, maintenant qu’il a été créé duc de Nivron. Mon nom sera donc dignement continué. Le gars a fait des prodiges de valeur à l’attaque...
En ce moment Bertrand arriva, tenant une lettre à la main.