L’ENFANT MAUDIT.
Qui n’eût pas éprouvé l’émotion de Beauvouloir en voyant la jeune fille comme la dessinait l’habillement de l’époque et le jour frais de la Normandie. Gabrielle portait ce corset en pointe par devant et carré par derrière que les peintres italiens ont presque tous donné à leurs saintes et leurs madones. Cet élégant corselet en velours bleu de ciel, aussi joli que celui d’une demoiselle des eaux, enveloppait le corsage comme une guimpe, en le comprimant de manière à modeler finement les formes qu’il semblait aplatir; il moulait les épaules, le dos, la taille avec la netteté d’un dessin fait par le plus habile artiste, et se terminait autour du cou par une oblongue échancrure ornée d’une légère broderie en soie couleur carmélite, et qui laissait voir autant de nu qu’il en fallait pour montrer la beauté de la femme, mais pas assez pour éveiller le désir. Une robe de couleur carmélite, qui continuait le trait des lignes accusées par le corps de velours, tombait jusque sur les pieds en formant des plis minces et comme aplatis. La taille était si fine, que Gabrielle semblait grande. Son bras menu pendait avec l’inertie qu’une pensée profonde imprime à l’attitude. Ainsi posée, elle présentait un modèle vivant des naïfs chefs-d’œuvre de la statuaire dont le goût existait alors, et qui se recommande à l’admiration par la suavité de ses lignes droites sans roideur, et par la fermeté d’un dessin qui n’exclut pas la vie. Jamais profil d’hirondelle n’offrit, en rasant une croisée le soir, des formes plus élégamment coupées. Le visage de Gabrielle était mince sans être plat; sur son cou et sur son front couraient des filets bleuâtres qui y dessinaient des nuances semblables à celles de l’agate, en montrant la délicatesse d’un teint si transparent, qu’on eût cru voir le sang couler dans les veines. Cette blancheur excessive était faiblement teintée de rose aux joues. Cachés sous un petit bonnet de velours bleu brodé de perles, ses cheveux, d’un blond égal, coulaient comme deux ruisseaux d’or le long de ses tempes, et se jouaient en anneaux sur ses épaules, qu’ils ne couvraient pas. La couleur chaude de cette chevelure soyeuse animait la blancheur éclatante du cou, et purifiait encore par son reflet les contours du visage déjà si pur. Les yeux, longs et comme pressés entre des paupières grasses, étaient en harmonie avec la finesse du corps et de la tête; le gris de perle y avait du brillant sans vivacité, la candeur y recouvrait la passion. La ligne du nez eût paru froide comme une lame d’acier, sans deux narines veloutées et roses dont les mouvements semblaient en désaccord avec la chasteté d’un front rêveur, souvent étonné, riant parfois, et toujours d’une auguste sérénité. Enfin, une petite oreille alerte attirait le regard, en montrant sous le bonnet, entre deux touffes de cheveux, la poire d’un rubis dont la couleur se détachait vigoureusement sur le lait du cou. Ce n’était ni la beauté normande où la chair abonde, ni la beauté méridionale où la passion agrandit la matière, ni la beauté française, toute fugitive comme ses expressions, ni la beauté du Nord mélancolique et froide, c’était la séraphique et profonde beauté de l’Église catholique, à la fois souple et rigide, sévère et tendre.
—Où trouvera-t-on une plus jolie duchesse? se dit Beauvouloir en se complaisant à voir Gabrielle, qui, légèrement penchée, tendant le cou pour suivre au dehors le vol d’un oiseau, ne pouvait se comparer qu’à une gazelle arrêtée pour écouter le murmure de l’eau où elle va se désaltérer.
—Viens t’asseoir là, dit Beauvouloir en se frappant la cuisse et faisant à Gabrielle un signe qui annonçait une confidence.
Gabrielle comprit et vint. Elle se posa sur son père avec la légèreté de la gazelle, et passa son bras autour du cou de Beauvouloir dont le collet fut brusquement chiffonné.
—A qui pensais-tu donc en cueillant ces fleurs? jamais tu ne les as si galamment disposées.
—A bien des choses, dit-elle. En admirant ces fleurs, qui semblent faites pour nous, je me demandais pour qui nous sommes faites, nous; quels sont les êtres qui nous regardent? Vous êtes mon père, je puis vous dire ce qui se passe en moi; vous êtes habile, vous expliquerez tout. Je sens en moi comme une force qui veut s’exercer, je lutte contre quelque chose. Quand le ciel est gris, je suis à demi contente, je suis triste, mais calme. Quand il fait beau, que les fleurs sentent bon, que je suis là-bas sur mon banc, sous les chèvrefeuilles et les jasmins, il s’élève en moi comme des vagues qui se brisent contre mon immobilité. Il me vient dans l’esprit des idées qui me heurtent et s’enfuient comme les oiseaux le soir à nos croisées, je ne peux pas les retenir. Eh! bien, quand j’ai fait un bouquet où les couleurs sont nuancées comme sur une tapisserie, où le rouge mord le blanc, où le vert et le brun se croisent, quand tout y abonde, que l’air s’y joue, que les fleurs se heurtent, qu’il y a une mêlée de parfums et de calices entre-choqués, je suis comme heureuse en reconnaissant ce qui se passe en moi-même. Quand, à l’église, l’orgue joue et que le clergé répond, qu’il y a deux chants distincts qui se parlent, les voix humaines et la musique, eh! bien, je suis contente, cette harmonie me retentit dans la poitrine, je prie avec un plaisir qui m’anime le sang...
En écoutant sa fille, Beauvouloir l’examinait avec l’œil de la sagacité: son regard eût semblé stupide par la force même de ses pensées rayonnantes, de même que l’eau d’une cascade semble immobile. Il soulevait le voile de chair qui lui cachait le jeu secret par lequel l’âme réagit sur le corps, il étudiait les symptômes divers que sa longue expérience avait surpris dans toutes les personnes confiées à ses soins, et il les comparait aux symptômes contenus dans ce corps frêle dont les os l’effrayaient par leur délicatesse, dont le teint de lait l’épouvantait par son peu de consistance; et il tâchait de relier les enseignements de sa science à l’avenir de cette angélique enfant, et il avait le vertige en se trouvant ainsi, comme s’il eût été sur un abîme; la voix trop vibrante, la poitrine trop mignonne de Gabrielle l’inquiétait, et il s’interrogeait lui-même, après l’avoir interrogée.
—Tu souffres ici! s’écria-t-il enfin poussé par une dernière pensée où se résuma sa méditation. Elle inclina mollement la tête.—A la grâce de Dieu! dit le vieillard en jetant un soupir. Je t’emmène au château d’Hérouville, tu y pourras prendre, dans la mer, des bains qui te fortifieront.
—Cela est-il vrai, mon père? ne vous moquez pas de votre Gabrielle. J’ai tant désiré voir le château, les hommes d’armes, les capitaines et Monseigneur.