«Stockholm, 13 mai 1788.
«J’ai lu avec étonnement la lettre qui rapporte l’entretien qu’a eu le fameux Swedenborg avec la reine Louise-Ulrique; les circonstances en sont tout à fait fausses, et j’espère que l’auteur me pardonnera si, par un récit fidèle qui peut être attesté par plusieurs personnes de distinction qui étaient présentes et qui sont encore en vie, je lui montre combien il s’est trompé. En 1758, peu de temps après la mort du prince de Prusse, Swedenborg vint à la cour: il avait coutume de s’y trouver régulièrement. A peine eut-il été aperçu de la reine, qu’elle lui dit: «A propos, monsieur l’assesseur, avez-vous vu mon frère?» Swedenborg répondit que non, et la reine lui répliqua: «Si vous le rencontrez, saluez-le de ma part.» En disant cela, elle n’avait d’autre intention que de plaisanter, et ne pensait nullement à lui demander la moindre instruction touchant son frère. Huit jours après, et non pas vingt-quatre jours après, ni dans une audience particulière, Swedenborg vint de nouveau à la cour, mais de si bonne heure, que la reine n’avait pas encore quitté son appartement, appelé la Chambre-Blanche, où elle causait avec ses dames d’honneur et d’autres femmes de la cour. Swedenborg n’attend point que la reine sorte, il entre directement dans son appartement et lui parle bas à l’oreille. La reine, frappée d’étonnement, se trouva mal, et eut besoin de quelque temps pour se remettre. Revenue à elle-même, elle dit aux personnes qui l’entouraient: «Il n’y a que Dieu et mon frère qui puissent savoir ce qu’il vient de me dire!» Elle avoua qu’il lui avait parlé de sa dernière correspondance avec ce prince, dont le sujet n’était connu que d’eux seuls. Je ne puis expliquer comment Swedenborg eut connaissance de ce secret; mais ce que je puis assurer sur mon honneur, c’est que ni le comte H..., comme le dit l’auteur de la lettre, ni personne, n’a intercepté ou lu les lettres de la reine. Le sénat d’alors lui permettait d’écrire à son frère dans la plus grande sécurité, et regardait cette correspondance comme très-indifférente à l’état. Il est évident que l’auteur de la susdite lettre n’a pas du tout connu le caractère du comte H... Ce seigneur respectable, qui a rendu les services les plus importants à sa patrie, réunit aux talents de l’esprit les qualités du cœur, et son âge avancé n’affaiblit point en lui ces dons précieux. Il joignit toujours pendant toute son administration la politique la plus éclairée à la plus scrupuleuse intégrité, et se déclara l’ennemi des intrigues secrètes et des menées sourdes, qu’il regardait comme des moyens indignes pour arriver à son but. L’auteur n’a pas mieux connu l’assesseur Swedenborg. La seule faiblesse de cet homme, vraiment honnête, était de croire aux apparitions des esprits; mais je l’ai connu pendant très-long-temps, et je puis assurer qu’il était aussi persuadé de parler et de converser avec des esprits, que je le suis, moi, dans ce moment, d’écrire ceci. Comme citoyen et comme ami, c’était l’homme le plus intègre, ayant en horreur l’imposture et menant une vie exemplaire. L’explication qu’a voulu donner de ce fait le chevalier Beylon est, par conséquent, destituée de fondement; et la visite faite pendant la nuit à Swedenborg, par les comtes H... et T..., est entièrement controuvée. Au reste, l’auteur de la lettre peut être assuré que je ne suis rien moins que sectateur de Swedenborg; l’amour seul de la vérité m’a engagé à rendre avec fidélité un fait qu’on a si souvent rapporté avec des détails entièrement faux, et j’affirme ce que je viens d’écrire, en apposant la signature de mon nom.»
—Les témoignages que Swedenborg a donnés de sa mission aux familles de Suède et de Prusse ont sans doute fondé la croyance dans laquelle vivent plusieurs personnages de ces deux cours, reprit monsieur Becker en remettant la gazette dans son tiroir.—Néanmoins, dit-il en continuant, je ne vous dirai pas tous les faits de sa vie matérielle et visible: ses mœurs s’opposaient à ce qu’ils fussent exactement connus. Il vivait caché, sans vouloir s’enrichir ou parvenir à la célébrité. Il se distinguait même par une sorte de répugnance à faire des prosélytes, s’ouvrait à peu de personnes, et ne communiquait ces dons extérieurs qu’à celles en qui éclataient la foi, la sagesse et l’amour. Il savait reconnaître par un seul regard l’état de l’âme de ceux qui l’approchaient, et changeait en Voyants ceux qu’il voulait toucher de sa parole intérieure. Ses disciples ne lui ont, depuis l’année 1745, jamais rien vu faire pour aucun motif humain. Une seule personne, un prêtre suédois, nommé Matthésius, l’accusa de folie. Par un hasard extraordinaire, ce Matthésius, ennemi de Swedenborg et de ses écrits, devint fou peu de temps après, et vivait encore il y a quelques années à Stockholm avec une pension accordée par le roi de Suède. L’éloge de Swedenborg a d’ailleurs été composé avec un soin minutieux quant aux événements de sa vie, et prononcé dans la grande salle de l’Académie royale des sciences à Stockholm par monsieur de Sandel, conseiller au collége des Mines, en 1786. Enfin une déclaration reçue par le lord-maire, à Londres, constate les moindres détails de la dernière maladie et de la mort de Swedenborg, qui fut alors assisté par monsieur Férélius, ecclésiastique suédois de la plus haute distinction. Les personnes comparues attestent que, loin d’avoir démenti ses écrits, Swedenborg en a constamment attesté la vérité.—«Dans cent ans, dit-il à monsieur Férélius, ma doctrine régira l’ÉGLISE.» Il a prédit fort exactement le jour et l’heure de sa mort. Le jour même, le dimanche 29 mars 1772, il demanda l’heure.—Cinq heures, lui répondit-on.—Voilà qui est fini, dit-il, Dieu vous bénisse! Puis, dix minutes après, il expira de la manière la plus tranquille en poussant un léger soupir. La simplicité, la médiocrité, la solitude, furent donc les traits de sa vie. Quand il avait achevé l’un de ses traités, il s’embarquait pour aller l’imprimer à Londres ou en Hollande, et n’en parlait jamais. Il publia successivement ainsi vingt-sept traités différents, tous écrits, dit-il, sous la dictée des Anges. Que ce soit ou non vrai, peu d’hommes sont assez forts pour en soutenir les flammes orales. Les voici tous, dit monsieur Becker en montrant une seconde planche sur laquelle étaient une soixantaine de volumes. Les sept traités où l’esprit de Dieu jette ses plus vives lueurs, sont: LES DÉLICES DE L’AMOUR CONJUGAL,—LE CIEL ET L’ENFER,—L’APOCALYPSE RÉVÉLÉE,—L’EXPOSITION DU SENS INTERNE,—L’AMOUR DIVIN,—LE VRAI CHRISTIANISME,—LA SAGESSE ANGÉLIQUE DE L’OMNIPOTENCE, OMNISCIENCE, OMNIPRÉSENCE DE CEUX QUI PARTAGENT L’ÉTERNITÉ, L’IMMENSITÉ DE DIEU. Son explication de l’Apocalypse commence par ces paroles, dit monsieur Becker en prenant et ouvrant le premier volume qui se trouvait près de lui: «Ici je n’ai rien mis du mien, j’ai parlé d’après le Seigneur qui avait dit par le même ange à Jean: Tu ne scelleras pas les paroles de cette prophétie (Apocalypse, 22, 10).»
—Mon cher monsieur, dit le douteur en regardant Wilfrid, j’ai souvent tremblé de tous mes membres pendant les nuits d’hiver, en lisant les œuvres terribles où cet homme déclare avec une parfaite innocence les plus grandes merveilles. «J’ai vu, dit-il, les Cieux et les Anges. L’homme spirituel voit l’homme spirituel beaucoup mieux que l’homme terrestre ne voit l’homme terrestre. En décrivant les merveilles des cieux et au-dessous des cieux, j’obéis à l’ordre que le Seigneur m’a donné de le faire. On est le maître de ne pas me croire, je ne puis mettre les autres dans l’état où Dieu m’a mis; il ne dépend pas de moi de les faire converser avec les Anges, ni d’opérer le miracle de la disposition expresse de leur entendement; ils sont eux-mêmes les seuls instruments de leur exaltation angélique. Voici vingt-huit ans que je suis dans le monde spirituel avec les Anges, et sur la terre avec les hommes; car il a plu au Seigneur de m’ouvrir les yeux de l’Esprit, comme il les ouvrit à Paul, à Daniel et à Élisée.» Néanmoins, certaines personnes ont des visions du monde spirituel par le détachement complet que le somnambulisme opère entre leur forme extérieure et leur homme intérieur. Dans cet état, dit Swedenborg en son traité DE LA SAGESSE ANGÉLIQUE (nº 257), l’homme peut être élevé jusque dans la lumière céleste, parce que les sens corporels étant abolis, l’influence du ciel agit sans obstacle sur l’homme intérieur. Beaucoup de gens, qui ne doutent point que Swedenborg n’ait eu des révélations célestes, pensent néanmoins que tous ses écrits ne sont pas également empreints de l’inspiration divine. D’autres exigent une adhésion absolue à Swedenborg, tout en admettant ses obscurités; mais ils croient que l’imperfection du langage terrestre a empêché le prophète d’exprimer ses visions spirituelles dont les obscurités disparaissent aux yeux de ceux que la foi a régénérés; car, suivant l’admirable expression de son plus grand disciple, la chair est une génération extérieure. Pour les poètes et les écrivains, son merveilleux est immense; pour les Voyants, tout est d’une réalité pure. Ses descriptions ont été pour quelques chrétiens des sujets de scandale. Certains critiques ont ridiculisé la substance céleste de ses temples, de ses palais d’or, de ses villas superbes où s’ébattent les anges; d’autres se sont moqués de ses bosquets d’arbres mystérieux, de ses jardins où les fleurs parlent, où l’air est blanc, où les pierreries mystiques, la sardoine, l’escarboucle, la chrysolite, la chrysoprase, la cyanée, la chalcédoine, le béryl, l’URIM et le THUMIM sont doués de mouvement, expriment des vérités célestes, et qu’on peut interroger, car elles répondent par des variations de lumière (VRAIE RELIGION, 219); beaucoup de bons esprits n’admettent pas ses mondes où les couleurs font entendre de délicieux concerts, où les paroles flamboient, où le Verbe s’écrit en cornicules (VRAIE RELIGION, 278). Dans le Nord même, quelques écrivains ont ri de ses portes de perles, de diamants qui tapissent et meublent les maisons de sa Jérusalem où les moindres ustensiles sont faits des substances les plus rares du globe. «Mais, disent ses disciples, parce que tous ces objets sont clairsemés dans ce monde, est-ce une raison pour qu’ils ne soient pas abondants en l’autre? Sur la terre, ils sont d’une substance terrestre, tandis que dans les cieux ils sont sous les apparences célestes et relatives à l’état d’ange.» Swedenborg a d’ailleurs répété, à ce sujet, ces grandes paroles de JÉSUS-CHRIST: Je vous enseigne en me servant des paroles terrestres, et vous ne m’entendez pas; si je parlais le langage du ciel, comment pourriez-vous me comprendre! (Jean, 3, 12).—Monsieur, moi j’ai lu Swedenborg en entier, reprit monsieur Becker en laissant échapper un geste emphatique. Je le dis avec orgueil, puisque j’ai gardé ma raison. En le lisant, il faut ou perdre le sens, ou devenir un Voyant. Quoique j’aie résisté à ces deux folies, j’ai souvent éprouvé des ravissements inconnus, des saisissements profonds, des joies intérieures que donnent seules la plénitude de la vérité, l’évidence de la lumière céleste. Tout ici-bas semble petit quand l’âme parcourt les pages dévorantes de ces Traités. Il est impossible de ne pas être frappé d’étonnement en songeant que, dans l’espace de trente ans, cet homme a publié, sur les vérités du monde spirituel, vingt-cinq volumes in-quarto, écrits en latin, dont le moindre a cinq cents pages, et qui sont tous imprimés en petits caractères. Il en a laissé, dit-on, vingt autres à Londres, déposés à son neveu, M. Silverichm, ancien aumônier du roi de Suède. Certes, l’homme qui, de vingt à soixante ans, s’était presque épuisé par la publication d’une sorte d’encyclopédie, a dû recevoir des secours surnaturels pour composer ces prodigieux traités, à l’âge où les forces de l’homme commencent à s’éteindre. Dans ces écrits, il se trouve des milliers de propositions numérotées, dont aucune ne se contredit. Partout l’exactitude, la méthode, la présence d’esprit, éclatent et découlent d’un même fait, l’existence des Anges. Sa Vraie Religion, où se résume tout son dogme, œuvre vigoureuse de lumière, a été conçue, exécutée à quatre-vingt-trois ans. Enfin, son ubiquité, son omniscience n’est démentie par aucun de ses critiques, ni par ses ennemis. Néanmoins, quand je me suis abreuvé à ce torrent de lueurs célestes, Dieu ne m’a pas ouvert les yeux intérieurs, et j’ai jugé ces écrits avec la raison d’un homme non régénéré. J’ai donc souvent trouvé que l’INSPIRÉ Swedenborg avait dû parfois mal entendre les Anges. J’ai ri de plusieurs visions auxquelles j’aurais dû, suivant les Voyants, croire avec admiration. Je n’ai conçu ni l’écriture corniculaire des anges, ni leurs ceintures dont l’or est plus ou moins faible. Si, par exemple, cette phrase: Il est des anges solitaires, m’a singulièrement attendri d’abord; par réflexion, je n’ai pas accordé cette solitude avec leurs mariages. Je n’ai pas compris pourquoi la vierge Marie conserve, dans le ciel, des habillements de satin blanc. J’ai osé me demander pourquoi les gigantesques démons Enakim et Héphilim venaient toujours combattre les chérubins dans les champs apocalyptiques d’Armageddon. J’ignore comment les Satans peuvent encore discuter avec les Anges. M. le baron Séraphîtüs m’objectait que ces détails concernaient les Anges qui demeuraient sur la terre sous forme humaine. Souvent les visions du prophète suédois sont barbouillées de figures grotesques. Un de ses Mémorables, nom qu’il leur a donné, commence par ces paroles:—«Je vis des esprits rassemblés, ils avaient des chapeaux sur leurs têtes.» Dans un autre Mémorable, il reçoit du ciel un petit papier sur lequel il vit, dit-il, les lettres dont se servaient les peuples primitifs, et qui étaient composées de lignes courbes avec de petits anneaux qui se portaient en haut. Pour mieux attester sa communication avec les cieux, j’aurais voulu qu’il déposât ce papier à l’Académie royale des sciences de Suède. Enfin, peut-être ai-je tort, peut-être les absurdités matérielles semées dans ses ouvrages ont-elles des significations spirituelles. Autrement, comment admettre la croissante influence de sa religion? Son Église compte aujourd’hui plus de sept cent mille fidèles, tant aux États-Unis d’Amérique où différentes sectes s’y agrégent en masse, qu’en Angleterre où sept mille Swedenborgistes se trouvent dans la seule ville de Manchester. Des hommes aussi distingués par leurs connaissances que par leur rang dans le monde, soit en Allemagne, soit en Prusse et dans le Nord, ont publiquement adopté les croyances de Swedenborg, plus consolantes d’ailleurs que ne le sont celles des autres communions chrétiennes. Maintenant, je voudrais bien pouvoir vous expliquer en quelques paroles succinctes les points capitaux de la doctrine que Swedenborg a établie pour son Église; mais cet abrégé, fait de mémoire, serait nécessairement fautif. Je ne puis donc me permettre de vous parler que des Arcanes qui concernent la naissance de Séraphîta.
Ici, monsieur Becker fit une pause pendant laquelle il parut se recueillir pour rassembler ses idées, et reprit ainsi:
—Après avoir mathématiquement établi que l’homme vit éternellement en des sphères, soit inférieures, soit supérieures, Swedenborg appelle Esprits Angéliques les êtres qui, dans ce monde, sont préparés pour le ciel, où ils deviennent Anges. Selon lui, Dieu n’a pas créé d’Anges spécialement, il n’en existe point qui n’ait été homme sur la terre. La terre est ainsi la pépinière du ciel. Les Anges ne sont donc pas Anges pour eux-mêmes (Sag. ang. 57); ils se transforment par une conjonction intime avec Dieu, à laquelle Dieu ne se refuse jamais; l’essence de Dieu n’étant jamais négative, mais incessamment active. Les Esprits Angéliques passent par trois natures d’amour, car l’homme ne peut être régénéré que successivement (Vraie Religion). D’abord l’AMOUR DE SOI: la suprême expression de cet amour est le génie humain, dont les œuvres obtiennent un culte. Puis l’AMOUR DU MONDE, qui produit les prophètes, les grands hommes que la Terre prend pour guides et salue du nom de divins. Enfin l’AMOUR DU CIEL, qui fait les Esprits Angéliques. Ces Esprits sont, pour ainsi dire, les fleurs de l’humanité qui s’y résume et travaille à s’y résumer. Ils doivent avoir ou l’Amour du ciel ou la Sagesse du ciel; mais ils sont toujours dans l’Amour avant d’être dans la Sagesse. Ainsi la première transformation de l’homme est l’AMOUR. Pour arriver à ce premier degré, ses existers antérieurs ont dû passer par l’Espérance et la Charité qui l’engendrent pour la Foi et la Prière. Les idées acquises par l’exercice de ces vertus se transmettent à chaque nouvelle enveloppe humaine sous laquelle se cachent les métamorphoses de l’Être Intérieur; car rien ne se sépare, tout est nécessaire: l’Espérance ne va pas sans la Charité, la Foi ne va pas sans la Prière: les quatre faces de ce carré sont solidaires. «Faute d’une vertu, dit-il, l’Esprit Angélique est comme une perle brisée.» Chacun de ces existers est donc un cercle dans lequel s’enroulent les richesses célestes de l’état antérieur. La grande perfection des Esprits Angéliques vient de cette mystérieuse progression par laquelle rien ne se perd des qualités successivement acquises pour arriver à leur glorieuse incarnation; car à chaque transformation ils se dépouillent insensiblement de la chair et de ses erreurs. Quand il vit dans l’Amour, l’homme a quitté toutes ses passions mauvaises: l’Espérance, la Charité, la Foi, la Prière ont, suivant le mot d’Isaïe, vanné son intérieur qui ne doit plus être pollué par aucune des affections terrestres. De là cette grande parole de saint Luc: Faites-vous un trésor qui ne périsse pas dans les cieux. Et celle de Jésus-Christ: Laissez ce monde aux hommes, il est à eux; faites-vous purs, et venez chez mon père. La seconde transformation est la Sagesse. La Sagesse est la compréhension des choses célestes auxquelles l’Esprit arrive par l’Amour. L’Esprit d’Amour a conquis la force, résultat de toutes les passions terrestres vaincues, il aime aveuglément Dieu; mais l’Esprit de Sagesse a l’intelligence et sait pourquoi il aime. Les ailes de l’un sont déployées et l’emportent vers Dieu, les ailes de l’autre sont repliées par la terreur que lui donne la Science: il connaît Dieu. L’un désire incessamment voir Dieu et s’élance vers lui, l’autre y touche et tremble. L’union qui se fait d’un Esprit d’Amour et d’un Esprit de Sagesse met la créature à l’état divin pendant lequel son âme est FEMME, et son corps est HOMME, dernière expression humaine où l’Esprit l’emporte sur la Forme, où la forme se débat encore contre l’Esprit divin; car la forme, la chair, ignore, se révolte, et veut rester grossière. Cette épreuve suprême engendre des souffrances inouïes que les cieux voient seuls, et que le Christ a connues dans le jardin des Oliviers. Après la mort le premier ciel s’ouvre à cette double nature humaine purifiée. Aussi les hommes meurent-ils dans le désespoir, tandis que l’Esprit meurt dans le ravissement. Ainsi le Naturel, état dans lequel sont les êtres non régénérés; le Spirituel, état dans lequel sont les Esprits Angéliques; et le Divin, état dans lequel demeure l’Ange avant de briser son enveloppe, sont les trois degrés de l’exister par lesquels l’homme parvient au ciel. Une pensée de Swedenborg vous expliquera merveilleusement la différence qui existe entre le Naturel et le Spirituel:—Pour les hommes, dit-il, le Naturel passe dans le Spirituel, ils considèrent le monde sous ces formes visibles et le perçoivent dans une réalité propre à leurs sens. Mais pour l’Esprit Angélique, le Spirituel passe dans le Naturel, il considère le monde dans son esprit intime, et non dans sa forme. Ainsi, nos sciences humaines ne sont que l’analyse des formes. Le savant selon le monde est purement extérieur comme son savoir, son intérieur ne lui sert qu’à conserver son aptitude à l’intelligence de la vérité. L’Esprit Angélique va bien au delà, son savoir est la pensée dont la science humaine n’est que la parole; il puise la connaissance des choses dans le Verbe, en apprenant LES CORRESPONDANCES par lesquelles les mondes concordent avec les cieux. LA PAROLE de Dieu fut entièrement écrite par pures Correspondances, elle couvre un sens interne ou spirituel qui, sans la science des Correspondances, ne peut être compris. Il existe, dit Swedenborg (Doctrine céleste, 26), des Arcanes innombrables dans le sens interne des Correspondances. Aussi les hommes qui se sont moqués des livres où les prophètes ont recueilli la Parole étaient-ils dans l’état d’ignorance où sont ici-bas les hommes qui ne savent rien d’une science, et se moquent des vérités de cette science. Savoir les Correspondances de la Parole avec les cieux, savoir les Correspondances qui existent entre les choses visibles et pondérables du monde terrestre et les choses invisibles et impondérables du monde spirituel, c’est avoir les cieux dans son entendement. Tous les objets des diverses créations étant émanés de Dieu comportent nécessairement un sens caché, comme le disent ces grandes paroles d’Isaïe: La terre est un vêtement (Isaïe, 5, 6). Ce lien mystérieux entre les moindres parcelles de la matière et les cieux constitue ce que Swedenborg appelle un Arcane Céleste. Aussi son traité des Arcanes Célestes, où sont expliquées les Correspondances ou signifiances du Naturel au Spirituel, devant donner, suivant l’expression de Jacob Boehm, la signature de toute chose, n’a-t-il pas moins de seize volumes et de treize mille propositions. «Cette connaissance merveilleuse des Correspondances, que la bonté de Dieu permit à Swedenborg d’avoir, dit un de ses disciples, est le secret de l’intérêt qu’inspirent ces ouvrages. Selon ce commentateur, là tout dérive du ciel, tout rappelle au ciel. Les écrits du prophète sont sublimes et clairs: il parle dans les cieux et se fait entendre sur la terre; sur une de ses phrases, on ferait un volume.» Et le disciple cite celle-ci entre mille autres: Le royaume du ciel, dit Swedenborg (Arcan. céles.), est le royaume des motifs. L’ACTION se produit dans le ciel, de là dans le monde, et par degrés dans les infiniment petits de la terre; les effets terrestres étant liés à leurs causes célestes, font que tout y est CORRESPONDANT et SIGNIFIANT. L’homme est le moyen d’union entre le Naturel et le Spirituel. Les Esprits Angéliques connaissent donc essentiellement les Correspondances qui relient au ciel chaque chose de la terre, et savent le sens intime des paroles prophétiques qui en dénoncent les révolutions. Ainsi, pour ces Esprits, tout ici-bas porte sa signifiance. La moindre fleur est une pensée, une vie qui correspond à quelques linéaments du Grand-Tout, duquel ils ont une constante intuition. Pour eux, L’ADULTÈRE et les débauches dont parlent les Écritures et les prophètes, souvent estropiés par de soi-disant écrivains, signifient l’état des âmes qui dans ce monde persistent à s’infecter d’affections terrestres, et continuent ainsi leur divorce avec le ciel. Les nuées signifient les voiles dont s’enveloppe Dieu. Les flambeaux, les pains de proposition, les chevaux et les cavaliers, les prostituées, les pierreries, tout, dans l’ÉCRITURE, a pour eux un sens exquis, et révèle l’avenir des faits terrestres dans leurs rapports avec le ciel. Tous peuvent pénétrer la vérité des Énoncés de saint Jean, que la science humaine démontre et prouve matériellement plus tard, tels que celui-ci: «Gros, dit Swedenborg, de plusieurs sciences humaines.» Je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre, car le premier ciel et la première terre étaient passés (Ap., XXI, 1). Ils connaissent les festins où l’on mange la chair des rois, des hommes libres et des esclaves, et auxquels convie un Ange debout dans le soleil (Apocal., XIX, 11 à 18). Ils voient la femme ailée, revêtue du soleil, et l’homme toujours armé (Apocal.). Le cheval de l’Apocalypse est, dit Swedenborg, l’image visible de l’intelligence humaine montée par la mort, car elle porte en elle son principe de destruction. Enfin, ils reconnaissent les peuples cachés sous des formes qui semblent fantastiques aux ignorants. Quand un homme est disposé à recevoir l’insufflation prophétique des Correspondances, elle réveille en lui l’esprit de la Parole; il comprend alors que les créations ne sont que des transformations; elle vivifie son intelligence et lui donne pour les vérités une soif ardente qui ne peut s’étancher que dans le ciel. Il conçoit, suivant le plus ou le moins de perfection de son intérieur, la puissance des Esprits Angéliques, et marche, conduit par le Désir, l’état le moins imparfait de l’homme non régénéré, vers l’Espérance qui lui ouvre le monde des Esprits, puis il arrive à la Prière qui lui donne la clef des Cieux. Quelle créature ne désirerait se rendre digne d’entrer dans la sphère des intelligences qui vivent secrètement par l’Amour ou par la Sagesse? Ici bas, pendant leur vie, ces Esprits restent purs; ils ne voient, ne pensent et ne parlent point comme les autres hommes. Il existe deux perceptions: l’une interne, l’autre externe; l’Homme est tout externe, l’Esprit Angélique est tout interne. L’Esprit va au fond des Nombres, il en possède la totalité, connaît leurs signifiances. Il dispose du mouvement et s’associe à tout par l’ubiquité: Un ange, selon le Prophète Suédois, est présent à un autre quand il le désire (Sap. Ang. De Div. AM.); car il a le don de se séparer de son corps, et voit les cieux comme les prophètes les ont vus, et comme Swedenborg les voyait lui-même. «Dans cet état, dit-il (Vraie Religion, 136), l’esprit de l’homme est transporté d’un lieu à un autre, le corps restant où il est, état dans lequel j’ai demeuré pendant vingt-six années.» Nous devons entendre ainsi toutes les paroles bibliques où il est dit: L’esprit m’emporta. La Sagesse angélique est à la Sagesse humaine ce que les innombrables forces de la nature sont à son action, qui est une. Tout revit, se meut, existe en l’Esprit, car il est en Dieu: ce qu’expriment ces paroles de saint Paul: «In Deo sumus, movemur, et vivimus; nous vivons, nous agissons, nous sommes en Dieu.» La Terre ne lui offre aucun obstacle, comme la Parole ne lui offre aucune obscurité. Sa divinité prochaine lui permet de voir la pensée de Dieu voilée par le Verbe, de même que vivant par son intérieur, l’Esprit communique avec le sens intime caché sous toutes les choses de ce monde. La Science est le langage du monde Temporel, l’Amour est celui du monde Spirituel. Aussi l’homme décrit-il plus qu’il n’explique, tandis que l’Esprit Angélique voit et comprend. La Science attriste l’homme, l’amour exalte l’Ange. La Science cherche encore, l’Amour a trouvé. L’Homme juge la nature dans ses rapports avec elle; l’Esprit Angélique la juge dans ses rapports avec le ciel. Enfin tout parle aux Esprits. Les Esprits sont dans le secret de l’harmonie de créations entre elles; ils s’entendent avec l’esprit des sons, avec l’esprit des couleurs, avec l’esprit des végétaux; ils peuvent interroger le minéral, et le minéral répond à leurs pensées. Que sont pour eux les sciences et les trésors de la terre, quand ils les étreignent à tout moment par leur vue, et que les mondes dont s’occupent tant les hommes, ne sont pour les Esprits que la dernière marche d’où ils vont s’élancer à Dieu? L’Amour du ciel ou la Sagesse du ciel s’annoncent en eux par un cercle de lumière qui les entoure et que voient les Élus. Leur innocence, dont celle des enfants est la forme extérieure, a la connaissance des choses que n’ont point les enfants: ils sont innocents et savants.—«Et, dit Swedenborg, l’innocence des cieux fait une telle impression sur l’âme, que ceux qu’elle affecte en gardent un ravissement qui dure toute leur vie, comme je l’ai moi-même éprouvé. Il suffit peut-être, dit-il encore, d’en avoir une minime perception pour être à jamais changé, pour vouloir aller aux cieux et entrer ainsi dans la sphère de l’Espérance. Sa doctrine sur les mariages peut se réduire à ce peu de mots: «Le Seigneur a pris la beauté, l’élégance de la vie de l’homme et l’a transportée dans la femme. Quand l’homme n’est pas réuni à cette beauté, à cette élégance de sa vie, il est sévère, triste et farouche; quand il y est réuni, il est joyeux, il est complet.» Les Anges sont toujours dans le point le plus parfait de la beauté. Leurs mariages sont célébrés par des cérémonies merveilleuses. Dans cette union, qui ne produit point d’enfants, l’homme a donné L’ENTENDEMENT, la femme a donné la VOLONTÉ: ils deviennent un seul être, UNE SEULE chair ici-bas; puis ils vont aux cieux après avoir revêtu la forme céleste. Ici-bas, dans l’état naturel, le penchant mutuel des deux sexes vers les voluptés est un Effet qui entraîne et fatigue et dégoût; mais sous sa forme céleste, le couple devenu le même Esprit trouve en lui-même une cause incessante de voluptés. Swedenborg a vu ce mariage des Esprits, qui, selon saint Luc, n’a point de noces (20, 35), et qui n’inspire que des plaisirs spirituels. Un Ange s’offrit à le rendre témoin d’un mariage, et l’entraîna sur ses ailes (les ailes sont un symbole et non une réalité terrestre). Il le revêtit de sa robe de fête, et quand Swedenborg se vit habillé de lumière, il demanda pourquoi.—Dans cette circonstance, répondit l’Ange, nos robes s’allument, brillent et se font nuptiales. (Deliciæ sap. de am. conj., 19, 20, 21.) Il aperçut alors deux Anges qui vinrent, l’un du Midi, l’autre de l’Orient; l’Ange du Midi était dans un char attelé de deux chevaux blancs dont les rênes avaient la couleur et l’éclat de l’aurore; mais quand ils furent près de lui, dans le ciel, il ne vit plus ni les chars ni les chevaux. L’Ange de l’Orient vêtu de pourpre, et l’Ange du Midi vêtu d’hyacinthe accoururent comme deux souffles et se confondirent: l’un était un Ange d’Amour, l’autre était un Ange de Sagesse. Le guide de Swedenborg lui dit que ces deux Anges avaient été liés sur la terre d’une amitié intérieure et toujours unis, quoique séparés par les espaces. Le consentement qui est l’essence des bons mariages sur la terre, est l’état habituel des Anges dans le ciel. L’amour est la lumière de leur monde. Le ravissement éternel des Anges vient de la faculté que Dieu leur communique de lui rendre à lui-même la joie qu’ils en éprouvent. Cette réciprocité d’infini fait leur vie. Dans le ciel, ils deviennent infinis en participant de l’essence de Dieu qui s’engendre par lui-même. L’immensité des cieux où vivent les Anges est telle, que si l’homme était doué d’une vue aussi continuellement rapide que l’est la lumière en venant du soleil sur la terre et qu’il regardât pendant l’éternité, ses yeux ne trouveraient pas un horizon où se reposer. La lumière explique seule les félicités du ciel. C’est, dit-il (Sap., Aug., 7, 25, 26, 27), une vapeur de la vertu de Dieu, une émanation pure de sa clarté, auprès de laquelle notre jour le plus éclatant est l’obscurité. Elle peut tout, renouvelle tout et ne s’absorbe pas; elle environne l’Ange et lui fait toucher Dieu par des jouissances infinies que l’on sent se multiplier infiniment par elles-mêmes. Cette lumière tue tout homme qui n’est pas préparé à la recevoir. Nul ici-bas, ni même dans le ciel, ne peut voir Dieu et vivre. Voilà pourquoi il est dit (Ex. XIX, 12, 13, 21, 22, 23): La montagne où Moïse parlait au Seigneur était gardée de peur que quelqu’un, ne venant à y toucher, ne mourût. Puis encore (Ex. XXXIV, 29—35): Quand Moïse apporta les secondes Tables, sa face brillait tellement, qu’il fut obligé de la voiler pour ne faire mourir personne en parlant au peuple. La transfiguration de Jésus-Christ accuse également la lumière que jette un Messager du ciel et les ineffables jouissances que trouvent les Anges à en être continuellement imbus. Sa face, dit saint Mathieu (XVII, 1—5), resplendit comme le soleil, ses vêtements devinrent comme la lumière, et un nuage couvrit ses disciples. Enfin, quand un astre n’enferme plus que des êtres qui se refusent au Seigneur, que sa parole est méconnue, que les Esprits Angéliques ont été assemblés des quatre vents, Dieu envoie un Ange exterminateur pour changer la masse du monde réfractaire qui, dans l’immensité de l’univers, est pour lui ce qu’est dans la nature un germe infécond. En approchant du Globe, l’Ange Exterminateur porté sur une comète le fait tourner sur son axe: les continents deviennent alors le fond des mers, les plus hautes montagnes deviennent des îles, et les pays jadis couverts des eaux marines, renaissent parés de leur fraîcheur en obéissant aux lois de la Genèse; la parole de Dieu reprend alors sa force sur une nouvelle terre qui garde en tous lieux les effets de l’eau terrestre et du feu céleste. La lumière, que l’Ange apporte d’En-Haut, fait alors pâlir le soleil. Alors, comme dit Isaïe (19—20): Les hommes entreront dans des fentes de rochers, se blottiront dans la poussière. Ils crieront (Apocalypse, VII, 15-17) aux montagnes: Tombez sur nous! A la mer: Prends-nous! Aux airs: Cachez-nous de la fureur de l’Agneau! L’Agneau est la grande figure des Anges méconnus et persécutés ici-bas. Aussi Christ a-t-il dit: Heureux ceux qui souffrent! Heureux les simples! Heureux ceux qui aiment! Tout Swedenborg est là: Souffrir, Croire, Aimer. Pour bien aimer, ne faut-il pas avoir souffert, et ne faut-il pas croire? L’Amour engendre la Force, et la Force donne la Sagesse; de là, l’Intelligence; car la Force et la Sagesse comportent la Volonté. Être intelligent, n’est-ce pas Savoir, Vouloir et Pouvoir, les trois attributs de l’Esprit Angélique.—«Si l’univers a un sens, voilà le plus digne de Dieu!» me disait monsieur Saint-Martin que je vis pendant le voyage qu’il fit en Suède.—Mais, monsieur, reprit monsieur Becker après une pause, que signifient ces lambeaux pris dans l’étendue d’une œuvre de laquelle on ne peut donner une idée qu’en la comparant à un fleuve de lumière, à des ondées de flammes? Quand un homme s’y plonge, il est emporté par un courant terrible. Le poème de Dante Alighieri fait à peine l’effet d’un point, à qui veut se plonger dans les innombrables versets à l’aide desquels Swedenborg a rendu palpables les mondes célestes, comme Beethoven a bâti ses palais d’harmonie avec des milliers de notes, comme les architectes ont édifié leurs cathédrales avec des milliers de pierres. Vous y roulez dans des gouffres sans fin, où votre esprit ne vous soutient pas toujours. Certes! il est nécessaire d’avoir une puissante intelligence pour en revenir sain et sauf à nos idées sociales.
—Swedenborg, reprit le pasteur, affectionnait particulièrement le baron de Séraphîtz, dont le nom, suivant un vieil usage suédois, avait pris depuis un temps immémorial la terminaison latine üs. Le baron fut le plus ardent disciple du Prophète suédois qui avait ouvert en lui les yeux de l’Homme Intérieur, et l’avait disposé pour une vie conforme aux ordres d’En-Haut. Il chercha parmi les femmes un Esprit Angélique, Swedenborg le lui trouva dans une vision. Sa fiancée fut la fille d’un cordonnier de Londres, en qui, disait Swedenborg, éclatait la vie du ciel, et dont les épreuves antérieures avaient été accomplies. Après la transformation du Prophète, le baron vint à Jarvis pour faire ses noces célestes dans les pratiques de la prière. Quant à moi, monsieur, qui ne suis point un Voyant, je ne me suis aperçu que des œuvres terrestres de ce couple: sa vie a bien été celle des saints et des saintes dont les vertus sont la gloire de l’Église romaine. Tous deux, ils ont adouci la misère des habitants, et leur ont donné à tous une fortune qui ne va point sans un peu de travail, mais qui suffit à leurs besoins; les gens qui vécurent près d’eux ne les ont jamais surpris dans un mouvement de colère ou d’impatience; ils ont été constamment bienfaisants et doux, pleins d’aménité, de grâce et de vraie bonté; leur mariage a été l’harmonie de deux âmes incessamment unies. Deux eiders volant du même vol, le son dans l’écho, la pensée dans la parole, sont peut-être des images imparfaites de cette union. Ici chacun les aimait d’une affection qui ne pourrait s’exprimer qu’en la comparant à l’amour de la plante pour le soleil. La femme était simple dans ses manières, belle de formes, belle de visage, et d’une noblesse semblable à celle des personnes les plus augustes. En 1783, dans la vingt-sixième année de son âge, cette femme conçut un enfant; sa gestation fut une joie grave. Les deux époux faisaient ainsi leurs adieux au monde, car ils me dirent qu’ils seraient sans doute transformés quand leur enfant aurait quitté la robe de chair qui avait besoin de leurs soins jusqu’au moment où la force d’être par elle-même lui serait communiquée. L’enfant naquit, et fut cette Séraphîta qui nous occupe en ce moment; dès qu’elle fut conçue, son père et sa mère vécurent encore plus solitairement que par le passé, s’exaltant vers le ciel par la prière. Leur espérance était de voir Swedenborg, et la foi réalisa leur espérance. Le jour de la naissance de Séraphîta, Swedenborg se manifesta dans Jarvis, et remplit de lumière la chambre où naissait l’enfant. Ses paroles furent, dit-on:—L’œuvre est accomplie, les cieux se réjouissent! Les gens de la maison entendirent les sons étranges d’une mélodie qui, disaient-ils, semblait être apportée des quatre points cardinaux par le souffle des vents. L’esprit de Swedenborg emmena le père hors de la maison et le conduisit sur le Fiord, où il le quitta. Quelques hommes de Jarvis s’étant alors approchés de monsieur Séraphîtüs, l’entendirent prononçant ces suaves paroles de l’Écriture:—Combien sont beaux sur tes montagnes les pieds de l’Ange que nous envoie le Seigneur! Je sortais du presbytère pour aller au château, y baptiser l’enfant, le nommer et accomplir les devoirs que m’imposent les lois lorsque je rencontrai le baron.—«Votre ministère est superflu, me dit-il; notre enfant doit être sans nom sur cette terre. Vous ne baptiserez pas avec l’eau de l’Église terrestre celui qui vient d’être ondoyé dans le feu du Ciel. Cet enfant restera fleur, vous ne le verrez pas vieillir, vous le verrez passer; vous avez l’exister, il a la vie; vous avez des sens extérieurs, il n’en a pas, il est tout intérieur.» Ces paroles furent prononcées d’une voix surnaturelle par laquelle je fus affecté plus vivement encore que par l’éclat empreint sur son visage qui suait la lumière. Son aspect réalisait les fantastiques images que nous concevons des inspirés en lisant les prophéties de la Bible. Mais de tels effets ne sont pas rares au milieu de nos montagnes, où le nitre des neiges subsistantes produit dans notre organisation d’étonnants phénomènes. Je lui demandai la cause de son émotion.—Swedenborg est venu, je le quitte, j’ai respiré l’air du ciel, me dit-il.—Sous quelle forme vous est-il apparu? repris-je.—Sous son apparence mortelle, vêtu comme il l’était la dernière fois que je le vis à Londres, chez Richard Shearsmith, dans le quartier de Cold-Bath-Field, en juillet 1771. Il portait son habit de ratine à reflets changeants, à boutons d’acier, son gilet fermé, sa cravate blanche, et la même perruque magistrale, à rouleaux poudrés sur les côtés, et dont les cheveux relevés par-devant lui découvraient ce front vaste et lumineux en harmonie avec sa grande figure carrée, où tout est puissance et calme. J’ai reconnu ce nez à larges narines pleines de feu; j’ai revu cette bouche qui a toujours souri, bouche angélique d’où sont sortis ces mots pleins de mon bonheur:—«A bientôt!» Et j’ai senti les resplendissements de l’amour céleste. La conviction qui brillait dans le visage du baron m’interdisait toute discussion, je l’écoutais en silence, sa voix avait une chaleur contagieuse qui m’échauffait les entrailles; son fanatisme agitait mon cœur, comme la colère d’autrui nous fait vibrer les nerfs. Je le suivis en silence et vins dans sa maison, où j’aperçus l’enfant sans nom, couché sur sa mère qui l’enveloppait mystérieusement. Séraphîta m’entendit venir et leva la tête vers moi: ses yeux n’étaient pas ceux d’un enfant ordinaire; pour exprimer l’impression que j’en reçus, il faudrait dire qu’ils voyaient et pensaient déjà. L’enfance de cette créature prédestinée fut accompagnée de circonstances extraordinaires dans notre climat. Pendant neuf années, nos hivers ont été plus doux et nos étés plus longs que de coutume. Ce phénomène causa plusieurs discussions entre les savants; mais si leurs explications parurent suffisantes aux académiciens, elles firent sourire le baron quand je les lui communiquai. Jamais Séraphîta n’a été vue dans sa nudité, comme le sont quelquefois les enfants; jamais elle n’a été touchée ni par un homme ni par une femme; elle a vécu vierge sur le sein de sa mère, et n’a jamais crié. Le vieux David vous confirmera ces faits, si vous le questionnez sur sa maîtresse pour laquelle il a d’ailleurs une adoration semblable à celle qu’avait pour l’arche sainte le roi dont il porte le nom. Dès l’âge de neuf ans, l’enfant a commencé à se mettre en état de prière: la prière est sa vie; vous l’avez vue dans notre temple, à Noël, seul jour où elle y vienne; elle y est séparée des autres chrétiens par un espace considérable. Si cet espace n’existe pas entre elle et les hommes, elle souffre. Aussi reste-t-elle la plupart du temps au château. Les événements de sa vie sont d’ailleurs inconnus, elle ne se montre pas; ses facultés, ses sensations, tout est intérieur; elle demeure la plus grande partie du temps dans l’état de contemplation mystique habituel, disent les écrivains papistes, aux premiers chrétiens solitaires en qui demeurait la tradition de la parole de Christ. Son entendement, son âme, son corps, tout en elle est vierge comme la neige de nos montagnes. A dix ans, elle était telle que vous la voyez maintenant. Quand elle eut neuf ans, son père et sa mère expirèrent ensemble, sans douleur, sans maladie visible, après avoir dit l’heure à laquelle ils cesseraient d’être. Debout, à leurs pieds, elle les regardait d’un œil calme, sans témoigner ni tristesse, ni douleur, ni joie, ni curiosité; son père et sa mère lui souriaient. Quand nous vînmes prendre les deux corps, elle dit:—Emportez!—Séraphîta, lui dis-je, car nous l’avons appelée ainsi, n’êtes vous donc pas affectée de la mort de votre père et de votre mère? ils vous aimaient tant!—Morts? dit-elle. Non, ils sont en moi pour toujours. Ceci n’est rien, ajouta-t-elle en montrant sans aucune émotion les corps que l’on enlevait. Je la voyais pour la troisième fois depuis sa naissance. Au temple, il est difficile de l’apercevoir, elle est debout près de la colonne à laquelle tient la chaire dans une obscurité qui ne permet pas de saisir ses traits. Des serviteurs de cette maison, il ne restait, lors de cet événement, que le vieux David, qui, malgré ses quatre-vingt-deux ans, suffit à servir sa maîtresse. Quelques gens de Jarvis ont raconté des choses merveilleuses sur cette fille. Leurs contes ayant pris une certaine consistance dans un pays essentiellement ami des mystères, je me suis mis à étudier le traité des Incantations de Jean Wier, et les ouvrages relatifs à la démonologie, où sont consignés les effets prétendus surnaturels en l’homme, afin d’y chercher des faits analogues à ceux qui lui sont attribués.
—Vous ne croyez donc pas en elle? dit Wilfrid.
—Si fait, dit avec bonhomie le pasteur, je vois en elle une fille extrêmement capricieuse, gâtée par ses parents, qui lui ont tourné la tête avec les idées religieuses que je viens de vous formuler.
Minna laissa échapper un signe de tête qui exprima doucement une négation.