—Ah! fit le roi d’un air incrédule.
—Votre frère se fait Huguenot, reprit la reine.
—Mon frère passe aux Huguenots? s’écria Charles en brandissant le fer qu’il tenait à la main.
—Oui, le duc d’Alençon, Huguenot de cœur, le sera bientôt d’effet. Votre sœur la reine de Navarre n’a plus pour vous qu’un reste d’affection, elle aime monsieur le duc d’Alençon, elle aime Bussy, elle aime aussi le petit La Mole.
—Quel cœur! fit le roi.
—Pour devenir grand, le petit La Mole, dit la reine en continuant, ne trouve rien de mieux que de donner à la France un roi de sa façon. Il sera, dit-on, connétable.
—Damnée Margot! s’écria le roi, voilà ce que nous rapporte son mariage avec un hérétique...
—Ce ne serait rien; mais avec le chef de votre branche cadette que vous avez rapproché du trône malgré mon avis, et qui voudrait vous faire entretuer tous. La maison de Bourbon est l’ennemie de la maison de Valois, sachez bien ceci, monsieur. Toute branche cadette doit être maintenue dans la plus grande pauvreté, car elle est née conspiratrice, et c’est sottise que de lui donner des armes quand elle n’en a pas, et de les lui laisser quand elle en prend. Que tout cadet soit incapable de nuire, voilà la loi des couronnes. Ainsi font les sultans d’Asie. Les preuves sont là-haut, dans mon cabinet, où je vous ai prié de me suivre en vous quittant hier au soir, mais vous aviez d’autres visées. Dans un mois, si nous n’y mettions bon ordre, vous auriez eu le sort de Charles-le-Simple.
—Dans un mois! s’écria Charles IX atterré par la coïncidence de cette date avec le délai demandé par les princes la nuit même. Dans un mois nous serons les maîtres, se dit-il en répétant leurs paroles.—Madame, vous avez des preuves? demanda t-il à haute voix.
—Elles sont sans réplique, monsieur, elles viennent de ma fille Marguerite. Effrayée elle-même des probabilités d’une semblable combinaison, et malgré sa tendresse pour votre frère d’Alençon, le trône des Valois lui a tenu plus au cœur cette fois-ci que tous ses amours. Elle demande pour prix de ses révélations qu’il ne soit rien fait à La Mole; mais ce croquant me semble un dangereux coquin de qui nous devons nous débarrasser, ainsi que du comte de Coconnas, l’homme de votre frère d’Alençon. Quant au prince de Condé, cet enfant consent à tout, pourvu que l’on me jette à l’eau; je ne sais si c’est le présent de noces qu’il me fait pour lui avoir donné sa jolie femme. Ceci est grave, monsieur. Vous parlez de prédictions!... j’en connais une qui donne le trône de Valois à la maison de Bourbon, et si nous n’y prenons garde, elle se réalisera. N’en voulez pas à votre sœur, elle s’est bien conduite en ceci.—Mon fils, dit-elle après une pause et en donnant à sa voix l’accent de la tendresse, beaucoup de méchantes gens à messieurs de Guise veulent semer la division entre vous et moi, quoique nous soyons les seuls dans ce royaume de qui les intérêts soient exactement les mêmes: pensez-y. Vous vous reprochez maintenant la Saint-Barthélemi, je le sais; vous m’accusez de vous y avoir décidé. Le catholicisme, monsieur, doit être le lien de l’Espagne, de la France et de l’Italie, trois pays qui peuvent, par un plan secrètement et habilement suivi, se réunir sous la maison de Valois à l’aide du temps. Ne vous ôtez pas des chances en lâchant la corde qui réunit ces trois royaumes dans le cercle d’une même foi. Pourquoi les Valois et les Médicis n’exécuteraient-ils pas pour leur gloire le plan de Charles-Quint à qui la tête a manqué? Rejetons dans le Nouveau-Monde, où elle s’engage, cette race de Jeanne-la-Folle. Maîtres à Florence et à Rome, les Médicis subjugueront l’Italie pour vous; ils vous en assureront tous les avantages par un traité de commerce et d’alliance en se reconnaissant vos feudataires pour le Piémont, le Milanais et Naples, où vous avez des droits. Voilà, monsieur, les raisons de la guerre à mort que nous faisons aux Huguenots. Pourquoi nous forcez-vous à vous répéter ces choses? Charlemagne se trompait en s’avançant vers le nord. Oui, la France est un corps dont le cœur se trouve au golfe de Lyon, et dont les deux bras sont l’Espagne et l’Italie. On domine ainsi la Méditerranée, qui est comme une corbeille où tombent les richesses de l’Orient, et desquelles ces messieurs de Venise profitent aujourd’hui, à la barbe de Philippe II. Si l’amitié des Médicis et vos droits peuvent vous faire espérer l’Italie, la force ou des alliances, une succession peut-être, vous donneront l’Espagne. Prévenez sur ce point l’ambitieuse maison d’Autriche, à laquelle les Guelfes vendaient l’Italie, et qui rêve encore d’avoir l’Espagne. Quoique votre femme vienne de cette maison, abaissez l’Autriche, embrassez-la bien fort pour l’étouffer; là, sont les ennemis de votre royaume, car de là viennent les secours aux Réformés. N’écoutez pas les gens qui trouvent un bénéfice à notre désaccord, et qui vous mettent martel en tête, en me présentant comme votre ennemie domestique. Vous ai-je empêché d’avoir des héritiers? Pourquoi votre maîtresse vous donne-t-elle un fils et la reine une fille? Pourquoi n’avez-vous pas aujourd’hui trois héritiers qui couperaient par le pied les espérances de tant de séditions? Est-ce à moi, monsieur, de répondre à ces questions? Si vous aviez un fils, monsieur d’Alençon conspirerait-il?