—Je le voulais hier et ne le veux plus aujourd’hui. Tu en parles bien à ton aise.
—Entre la fille d’un apothicaire et celle d’un médecin la distance n’est pas si grande, reprit Marie Touchet qui plaisantait volontiers sur la fausse origine qu’on lui prêtait.
Le roi fronça le sourcil.
—Marie, point de ces libertés! Catherine de Médicis est ma mère, et tu devrais trembler de...
—Et que craignez-vous?
—Le poison! dit enfin le roi hors de lui-même.
—Pauvre enfant! s’écria Marie en retenant ses larmes, car tant de force unie à tant de faiblesse l’émut profondément.—Ah! reprit-elle, vous me faites bien haïr madame Catherine, qui me semblait si bonne, et de qui les bontés me paraissent être des perfidies. Pourquoi me fait-elle tant de bien, et à vous tant de mal? Pendant mon séjour en Dauphiné, j’ai appris sur le commencement de votre règne bien des choses que vous m’aviez cachées, et la reine votre mère me semble avoir causé tous vos malheurs.
—Comment! dit le roi, vivement préoccupé.
—Les femmes dont l’âme et dont les intentions sont pures se servent des vertus pour dominer les hommes qu’elles aiment; mais les femmes qui ne leur veulent pas de bien les gouvernent en prenant des points d’appui dans leurs mauvais penchants; or, la reine a fait des vices de plusieurs belles qualités à vous, et vous a fait croire que vos mauvais côtés étaient des vertus. Était-ce là le rôle d’une mère? Soyez un tyran à la façon de Louis XI, inspirez une profonde terreur; imitez Don Philippe, bannissez les Italiens, donnez la chasse aux Guise et confisquez les terres des Calvinistes; vous vous élèverez dans cette solitude, et vous sauverez le trône. Le moment est propice, votre frère est en Pologne.
—Nous sommes deux enfants en politique, dit Charles avec amertume, nous ne savons faire que l’amour. Hélas, mon minon, hier je songeais à tout ceci, je voulais accomplir de grandes choses, bah! ma mère a soufflé sur mes châteaux de cartes. De loin, les questions se dessinent nettement comme des cimes de montagnes, et chacun se dit:—J’en finirais avec le Calvinisme, je mettrais messieurs de Guise à la raison, je me séparerais de la cour de Rome, je m’appuierais sur le peuple, sur la bourgeoisie; enfin, de loin, tout paraît simple; mais en voulant gravir les montagnes, à mesure qu’on s’en approche, les difficultés se révèlent. Le Calvinisme est en lui-même le dernier souci des chefs du parti, et messieurs de Guise, ces emportés Catholiques, seraient au désespoir de voir les Calvinistes réduits. Chacun obéit à ses intérêts avant tout, et les opinions religieuses servent de voile à des ambitions insatiables. Le parti de Charles IX est le plus faible de tous: celui du roi de Navarre, celui du roi de Pologne, celui du duc d’Alençon, celui des Condé, celui des Guise, celui de ma mère se coalisent les uns contre les autres et me laissent seul jusque dans mon conseil. Ma mère est, au milieu de tant d’éléments de trouble, la plus forte, elle vient de me démontrer l’inanité de mes plans. Nous sommes environnés de sujets qui narguent la justice. La hache de Louis XI, de qui tu parles, nous manque. Le Parlement ne condamnerait ni les Guise, ni le roi de Navarre, ni les Condé, ni mes frères; il croirait mettre le royaume en feu. Il faudrait avoir le courage que veut l’assassinat; le trône en viendra là avec ces insolents qui ont supprimé la justice; mais où trouver des bras fidèles! Le conseil tenu ce matin m’a dégoûté de tout: partout des trahisons, partout des intérêts contraires. Je suis las de porter ma couronne, je ne veux plus que mourir en paix.