J’ai eu le bonheur de plaire dans ma jeunesse à un vieil émigré qui me donna ces derniers rudiments d’éducation que les jeunes gens reçoivent ordinairement des femmes. Cet ami, dont la mémoire me sera toujours chère, m’apprit, par son exemple, à mettre en œuvre ces stratagèmes diplomatiques qui demandent autant de finesse que de grâce.

Le comte de Nocé était revenu de Coblentz au moment où il y eut pour les nobles du péril à être en France. Jamais créature n’eut autant de courage et de bonté, autant de ruse et d’abandon. Agé d’une soixantaine d’années, il venait d’épouser une demoiselle de vingt-cinq ans, poussé à cet acte de folie par sa charité: il arrachait cette pauvre fille au despotisme d’une mère capricieuse.—Voulez-vous être ma veuve?... avait dit à mademoiselle de Pontivy cet aimable vieillard; mais son âme était trop aimante pour ne pas s’attacher à sa femme, plus qu’un homme sage ne doit le faire. Comme pendant sa jeunesse il avait été manégé par quelques-unes des femmes les plus spirituelles de la cour de Louis XV, il ne désespérait pas trop de préserver la comtesse de tout encombre. Quel homme ai-je jamais vu mettant mieux que lui en pratique tous les enseignements que j’essaie de donner aux maris! Que de charmes ne savait-il pas répandre dans la vie par ses manières douces et sa conversation spirituelle. Sa femme ne sut qu’après sa mort et par moi qu’il avait la goutte. Ses lèvres distillaient l’aménité comme ses yeux respiraient l’amour. Il s’était prudemment retiré au sein d’une vallée, auprès d’un bois, et Dieu sait les promenades qu’il entreprenait avec sa femme!... Son heureuse étoile voulut que mademoiselle de Pontivy eût un cœur excellent, et possédât à un haut degré cette exquise délicatesse, cette pudeur de sensitive, qui embelliraient, je crois, la plus laide fille du monde. Tout à coup, un de ses neveux, joli militaire échappé aux désastres de Moscou, revint chez l’oncle, autant pour savoir jusqu’à quel point il avait à craindre des cousins, que dans l’espoir de guerroyer avec la tante. Ses cheveux noirs, ses moustaches, le babil avantageux de l’état-major, une certaine disinvoltura aussi élégante que légère, des yeux vifs, tout contrastait entre l’oncle et le neveu. J’arrivai précisément au moment où la jeune comtesse montrait le trictrac à son parent. Le proverbe dit que les femmes n’apprennent ce jeu que de leurs amants, et réciproquement. Or, pendant une partie, monsieur de Nocé avait surpris le matin même entre sa femme et le vicomte un de ces regards confusément empreints d’innocence, de peur et de désir. Le soir, il nous proposa une partie de chasse, qui fut acceptée. Jamais je ne le vis si dispos et si gai qu’il le parut le lendemain matin, malgré les sommations de sa goutte qui lui réservait une prochaine attaque. Le diable n’aurait pas su mieux que lui mettre la bagatelle sur le tapis. Il était ancien mousquetaire gris, et avait connu Sophie Arnoult. C’est tout dire. La conversation devint bientôt la plus gaillarde du monde entre nous trois; Dieu m’en absolve!—Je n’aurais jamais cru que mon oncle fût une si bonne lame! me dit le neveu. Nous fîmes une halte, et quand nous fûmes tous trois assis sur la pelouse d’une des plus vertes clairières de la forêt, le comte nous avait amenés à discourir sur les femmes mieux que Brantôme et l’Aloysia.—«Vous êtes bien heureux sous ce gouvernement-ci, vous autres!... les femmes ont des mœurs!... (Pour apprécier l’exclamation du vieillard, il faudrait avoir écouté les horreurs que le capitaine avait racontées.) Et, reprit le comte, c’est un des biens que la révolution a produits. Ce système donne aux passions bien plus de charme et de mystère. Autrefois, les femmes étaient faciles; eh! bien, vous ne sauriez croire combien il fallait d’esprit et de verve pour réveiller ces tempéraments usés: nous étions toujours sur le qui vive. Mais aussi, un homme devenait célèbre par une gravelure bien dite ou par une heureuse insolence. Les femmes aiment cela, et ce sera toujours le plus sûr moyen de réussir auprès d’elles!...» Ces derniers mots furent dits avec un dépit concentré. Il s’arrêta et fit jouer le chien de son fusil comme pour déguiser une émotion profonde.—«Ah! bah! dit-il, mon temps est passé! Il faut avoir l’imagination jeune..... et le corps aussi!... Ah! pourquoi me suis-je marié? Ce qu’il y a de plus perfide chez les filles élevées par les mères qui ont vécu à cette brillante époque de la galanterie, c’est qu’elles affichent un air de candeur, une pruderie... Il semble que le miel le plus doux offenserait leurs lèvres délicates, et ceux qui les connaissent savent qu’elles mangeraient des dragées de sel!» Il se leva, haussa son fusil par un mouvement de rage; et, le lançant sur la terre, il en enfonça presque la crosse dans le gazon humide.—«Il paraît que la chère tante aime les fariboles!...» me dit tout bas l’officier.—«Ou les dénoûments qui ne traînent pas! ajoutai-je. Le neveu tira sa cravate, rajusta son col, et sauta comme une chèvre calabraise. Nous rentrâmes sur les deux heures après midi. Le comte m’emmena chez lui jusqu’au dîner, sous prétexte de chercher quelques médailles desquelles il m’avait parlé pendant notre retour au logis. Le dîner fut sombre. La comtesse prodiguait à son neveu les rigueurs d’une politesse froide. Rentrés au salon, le comte dit à sa femme:—«Vous faites votre trictrac?... nous allons vous laisser.» La jeune comtesse ne répondit pas. Elle regardait le feu et semblait n’avoir pas entendu. Le mari s’avança de quelques pas vers la porte en m’invitant par un geste de main à le suivre. Au bruit de sa marche, sa femme retourna vivement la tête.—«Pourquoi nous quitter?... dit-elle; vous avez bien demain tout le temps de montrer à monsieur des revers de médailles.» Le comte resta. Sans faire attention à la gêne imperceptible qui avait succédé à la grâce militaire de son neveu, le comte déploya pendant toute la soirée le charme inexprimable de sa conversation. Jamais je ne le vis si brillant ni si affectueux. Nous parlâmes beaucoup des femmes. Les plaisanteries de notre hôte furent marquées au coin de la plus exquise délicatesse. Il m’était impossible à moi-même de voir des cheveux blancs sur sa tête chenue; car elle brillait de cette jeunesse de cœur et d’esprit qui efface les rides et fond la neige des hivers. Le lendemain le neveu partit. Même après la mort de monsieur de Nocé, et en cherchant à profiter de l’intimité de ces causeries familières où les femmes ne sont pas toujours sur leurs gardes, je n’ai jamais pu savoir quelle impertinence commit alors le vicomte envers sa tante. Cette insolence devait être bien grave, car depuis cette époque, madame de Nocé n’a pas voulu revoir son neveu et ne peut, même aujourd’hui, en entendre prononcer le nom sans laisser échapper un léger mouvement de sourcils. Je ne devinai pas tout de suite le but de la chasse du comte de Nocé; mais plus tard je trouvai qu’il avait joué bien gros jeu.

Cependant, si vous venez à bout de remporter, comme monsieur de Nocé, une si grande victoire, n’oubliez pas de mettre singulièrement en pratique le système des moxas; et ne vous imaginez pas que l’on puisse recommencer impunément de semblables tours de force. En prodiguant ainsi vos talents, vous finiriez par vous démonétiser dans l’esprit de votre femme; car elle exigerait de vous en raison double de ce que vous lui donneriez, et il arriverait un moment où vous resteriez court. L’âme humaine est soumise, dans ses désirs, à une sorte de progression arithmétique dont le but et l’origine sont également inconnus. De même que le mangeur d’opium doit toujours doubler ses doses pour obtenir le même résultat, de même notre esprit, aussi impérieux qu’il est faible, veut que les sentiments, les idées et les choses aillent en croissant. De là est venue la nécessité de distribuer habilement l’intérêt dans une œuvre dramatique, comme de graduer les remèdes en médecine. Ainsi vous voyez que si vous abordez jamais l’emploi de ces moyens, vous devez subordonner votre conduite hardie à bien des circonstances, et la réussite dépendra toujours des ressorts que vous emploierez.

Enfin, avez-vous du crédit, des amis puissants? occupez-vous un poste important? Un dernier moyen coupera le mal dans sa racine. N’aurez-vous pas le pouvoir d’enlever à votre femme son amant par une promotion, par un changement de résidence, ou par une permutation, s’il est militaire? Vous supprimez la correspondance, et nous en donnerons plus tard les moyens; or, sublatâ causâ, tollitur effectus, paroles latines qu’on peut traduire à volonté par: pas d’effet sans cause; pas d’argent, pas de Suisses.

Néanmoins vous sentez que votre femme pourrait facilement choisir un autre amant; mais, après ces moyens préliminaires, vous aurez toujours un moxa tout prêt, afin de gagner du temps et voir à vous tirer d’affaire par quelques nouvelles ruses.

Sachez combiner le système des moxas avec les déceptions mimiques de Carlin. L’immortel Carlin, de la comédie italienne, tenait toute une assemblée en suspens et en gaîté pendant des heures entières par ces seuls mots variés avec tout l’art de la pantomime et prononcés de mille inflexions de voix différentes. «Le roi dit à la reine.—La reine dit au roi.» Imitez Carlin. Trouvez le moyen de laisser toujours votre femme en échec, afin de n’être pas mat vous-même. Prenez vos grades auprès des ministres constitutionnels dans l’art de promettre. Habituez-vous à savoir montrer à propos le polichinelle qui fait courir un enfant après vous, sans qu’il puisse s’apercevoir du chemin parcouru. Nous sommes tous enfants, et les femmes sont assez disposées par leur curiosité à perdre leur temps à la poursuite d’un feu follet. Flamme brillante et trop tôt évanouie, l’imagination n’est-elle pas là pour vous secourir?

Enfin, étudiez l’art heureux d’être et de ne pas être auprès d’elle, de saisir les moments où vous obtiendrez des succès dans son esprit, sans jamais l’assommer de vous, de votre supériorité, ni même de son bonheur. Si l’ignorance dans laquelle vous la retenez n’a pas tout à fait aboli son esprit, vous vous arrangerez si bien que vous vous désirerez encore quelque temps l’un et l’autre.

MÉDITATION XIV.
DES APPARTEMENTS.

Les moyens et les systèmes qui précèdent sont en quelque sorte purement moraux. Ils participent à la noblesse de notre âme et n’ont rien de répugnant; mais maintenant nous allons avoir recours aux précautions à la Bartholo. N’allez pas mollir. Il y a un courage marital, comme un courage civil et militaire, comme un courage de garde national.

Quel est le premier soin d’une petite fille après avoir acheté une perruche? n’est-ce pas de l’enfermer dans une belle cage d’où elle ne puisse plus sortir sans sa permission?