En ce qui concerne les cheminées de l’appartement de madame, vous aurez soin de placer dans les tuyaux une grille en fer à cinq pieds de hauteur au-dessus du manteau de la cheminée, dût-on la sceller de nouveau à chaque ramonage. Si votre femme trouvait cette précaution ridicule, alléguez les nombreux assassinats commis au moyen des cheminées. Presque toutes les femmes ont peur des voleurs.
Le lit est un de ces meubles décisifs dont la structure doit être longuement méditée. Là tout est d’un intérêt capital. Voici les résultats d’une longue expérience. Donnez à ce meuble une forme assez originale pour qu’on puisse toujours le regarder sans déplaisir au milieu des modes qui se succèdent avec rapidité en détruisant les créations précédentes du génie de nos décorateurs, car il est essentiel que votre femme ne puisse pas changer à volonté ce théâtre du plaisir conjugal. La base de ce meuble sera pleine, massive, et ne laissera aucun intervalle perfide entre elle et le parquet. Et souvenez-vous bien que la dona Julia de Byron avait caché don Juan sous son oreiller. Mais il serait ridicule de traiter légèrement un sujet si délicat.
LXII.
Le lit est tout le mariage.
Aussi ne tarderons-nous pas à nous occuper de cette admirable création du génie humain, invention que nous devons inscrire dans notre reconnaissance bien plus haut que les navires, que les armes à feu, que le briquet de Fumade, que les voitures et leurs roues, que les machines à vapeur, à simple ou double pression, à siphon ou à détente, plus haut même que les tonneaux et les bouteilles. D’abord, le lit tient de tout cela, pour peu qu’on y réfléchisse; mais si l’on vient à songer qu’il est notre second père, et que la moitié la plus tranquille et la plus agitée de notre existence s’écoule sous sa couronne protectrice, les paroles manquent pour faire son éloge. (Voyez la Méditation XVII, intitulée: [Théorie du lit].)
Lorsque la guerre, de laquelle nous parlerons dans notre Troisième Partie, éclatera entre vous et madame, vous aurez toujours d’ingénieux prétextes pour fouiller dans ses commodes et dans ses secrétaires; car si votre femme s’avisait de vous dérober une statue, il est de votre intérêt de savoir où elle l’a cachée. Un gynécée construit d’après ce système vous permettra de reconnaître d’un seul coup d’œil s’il contient deux livres de soie de plus qu’à l’ordinaire. Laissez-y pratiquer une seule armoire, vous êtes perdu! Accoutumez surtout votre femme, pendant la Lune de Miel, à déployer une excessive recherche dans la tenue des appartements: que rien n’y traîne. Si vous ne l’habituez pas à un soin minutieux, si les mêmes objets ne se retrouvent pas éternellement aux mêmes places, elle vous introduirait un tel désordre, que vous ne pourriez plus voir s’il y a ou non les deux livres de soie de plus ou de moins.
Les rideaux de vos appartements seront toujours en étoffes très-diaphanes, et le soir vous contracterez l’habitude de vous promener de manière à ce que madame ne soit jamais surprise de vous voir aller jusqu’à la fenêtre par distraction. Enfin, pour finir l’article des croisées, faites-les construire dans votre hôtel de telle sorte que l’appui ne soit jamais assez large pour qu’on y puisse placer un sac de farine.
L’appartement de votre femme une fois arrangé d’après ces principes, existât-il dans votre hôtel des niches à loger tous les saints du Paradis, vous êtes en sûreté. Vous pourrez tous les soirs, de concert avec votre ami le concierge, balancer l’entrée par la sortie; et, pour obtenir des résultats certains, rien ne vous empêcherait même de lui apprendre à tenir un livre de visites en partie double.
Si vous avez un jardin, ayez la passion des chiens. En laissant toujours sous vos fenêtres un de ces incorruptibles gardiens, vous tiendrez en respect le Minotaure, surtout si vous habituez votre ami quadrupède à ne rien prendre de substantiel que de la main de votre concierge, afin que des célibataires sans délicatesse ne puissent pas l’empoisonner.