Paraître sublime ou grotesque, voilà l’alternative à laquelle nous réduit un désir.
Partagé, notre amour est sublime; mais couchez dans deux lits jumeaux, et le vôtre sera toujours grotesque. Les contre-sens auxquels cette demi-séparation donne lieu peuvent se réduire à deux situations, qui vont nous révéler les causes de bien des malheurs.
Vers minuit, une jeune femme met ses papillottes en bâillant. J’ignore si sa mélancolie provient d’une migraine près de fondre sur la droite ou sur la gauche de sa cervelle, ou si elle est dans un de ces moments d’ennui pendant lesquels nous voyons tout en noir; mais, à l’examiner se coiffant de nuit avec négligence, à la regarder levant languissamment la jambe pour la dépouiller de sa jarretière, il me semble évident qu’elle aimerait mieux se noyer que de ne pas retremper sa vie décolorée dans un sommeil réparateur. Elle est en cet instant sous je ne sais quel degré du pôle nord, au Spitzberg ou au Groënland. Insouciante et froide, elle s’est couchée en pensant peut-être, comme l’eût fait madame Gauthier Shandy, que le lendemain est un jour de maladie, que son mari rentre bien tard, que les œufs à la neige qu’elle a mangés n’étaient pas assez sucrés, qu’elle doit plus de cinq cents francs à sa couturière; elle pense enfin à tout ce qu’il vous plaira de supposer que pense une femme ennuyée. Arrive, sur ces entrefaites, un gros garçon de mari, qui, à la suite d’un rendez-vous d’affaires, a pris du punch et s’est émancipé. Il se déchausse, il met ses habits sur les fauteuils, laisse ses chaussettes sur une causeuse, son tire-bottes devant la cheminée; et, tout en achevant de s’affubler la tête d’un madras rouge, sans se donner la peine d’en cacher les coins, il lance à sa femme quelques phrases à points d’interjection, petites douceurs conjugales, qui font quelquefois toute la conversation d’un ménage à ces heures crépusculaires où la raison endormie ne brille presque plus dans notre machine.—Tu es couchée!—Diable, il fait froid ce soir!—Tu ne dis rien, mon ange!—Tu es déjà roulée dans ton lit!...—Sournoise! tu fais semblant de dormir!... Ces discours sont entrecoupés de bâillements; et, après une infinité de petits événements qui, selon les habitudes de chaque ménage, doivent diversifier cette préface de la nuit, voilà mon homme qui fait rendre un son grave à son lit en s’y plongeant. Mais voici venir sur la toile fantastique que nous trouvons comme tendue devant nous, en fermant les yeux, voici venir les images séduisantes de quelques jolis minois, de quelques jambes élégantes; voici les amoureux contours qu’il a vus pendant le jour. Il est assassiné par d’impétueux désirs..... Il tourne les yeux vers sa femme. Il aperçoit un charmant visage encadré par les broderies les plus délicates; tout endormi qu’il puisse être, le feu de son regard semble brûler les ruches de dentelle qui cachent imparfaitement les yeux; enfin des formes célestes sont accusées par les plis révélateurs du couvre-pied...—Ma Minette?...—Mais je dors, mon ami... Comment débarquer dans cette Laponie? Je vous fais jeune, beau, plein d’esprit, séduisant. Comment franchirez-vous le détroit qui sépare le Groënland de l’Italie? L’espace qui se trouve entre le paradis et l’enfer n’est pas plus immense que la ligne qui empêche vos deux lits de n’en faire qu’un seul; car votre femme est froide, et vous êtes livré à toute l’ardeur d’un désir. N’y eût-il que l’action technique d’enjamber d’un lit à un autre, ce mouvement place un mari coiffé d’un madras dans la situation la plus disgracieuse du monde. Le danger, le peu de temps, l’occasion, tout, entre amants, embellit les malheurs de ces situations, car l’amour a un manteau de pourpre et d’or qu’il jette sur tout, même sur les fumants décombres d’une ville prise d’assaut; tandis que, pour ne pas apercevoir des décombres sur les plus riants tapis, sous les plis les plus séduisants de la soie, l’hymen a besoin des prestiges de l’amour. Ne fussiez-vous qu’une seconde a entrer dans les possessions de votre femme, le DEVOIR, cette divinité du mariage, a le temps de lui apparaître dans toute sa laideur.
Ah! devant une femme froide, combien un homme ne doit-il pas paraître insensé quand le désir le rend successivement colère et tendre, insolent et suppliant, mordant comme une épigramme et doux comme un madrigal; quand il joue enfin, plus ou moins spirituellement la scène où, dans Venise sauvée, le génie d’Orway nous a représenté le sénateur Antonio répétant cent fois aux pieds d’Aquilina: Aquilina, Quilina, Lina, Lina, Nacki, Aqui, Nacki! sans obtenir autre chose que des coups de fouet quand il s’avise de faire le chien. Aux yeux de toute femme, même de sa femme légitime, plus un homme est passionné dans cette circonstance, plus on le trouve bouffon. Il est odieux quand il ordonne, il est minotaurisé s’il abuse de sa puissance. Ici, souvenez-vous de quelques aphorismes du [Catéchisme Conjugal], et vous verrez que vous en violez les préceptes les plus sacrés. Qu’une femme cède ou ne cède pas, les deux lits jumeaux mettent dans le mariage quelque chose de si brusque, de si clair, que la femme la plus chaste et le mari le plus spirituel arrivent à l’impudeur.
Cette scène qui se représente de mille manières et à laquelle mille autres incidents peuvent donner naissance, a pour pendant l’autre situation, moins plaisante, mais plus terrible.
Un soir que je m’entretenais de ces graves matières avec feu M. le comte de Nocé, de qui j’ai déjà eu l’occasion de parler, un grand vieillard à cheveux blancs, son ami intime, et que je ne nommerai pas, parce qu’il vit encore, nous examina d’un air assez mélancolique. Nous devinâmes qu’il allait raconter quelque anecdote scandaleuse, et alors nous le contemplâmes à peu près comme le sténographe du Moniteur doit regarder monter à la tribune un ministre dont l’improvisation lui a été communiquée. Le conteur était un vieux marquis émigré, dont la fortune, la femme et les enfants avaient péri dans les désastres de la révolution. La marquise ayant été une des femmes les plus inconséquentes du temps passé, il ne manquait pas d’observations sur la nature féminine. Arrivé à un âge auquel on ne voit plus les choses que du fond de la fosse, il parlait de lui-même comme s’il eût été question de Marc-Antoine ou de Cléopâtre.
—Mon jeune ami (me fit-il l’honneur de me dire, car c’était moi qui avais clos la discussion), vos réflexions me rappellent une soirée où l’un de mes amis se conduisit de manière à perdre pour toujours l’estime de sa femme. Or dans ce temps-là une femme se vengeait avec une merveilleuse facilité, car il n’y avait pas loin de la coupe à la bouche. Mes époux couchaient précisément dans deux lits séparés, mais réunis sous le ciel d’une même alcôve. Ils rentraient d’un bal très-brillant donné par le comte de Mercy, ambassadeur de l’empereur. Le mari avait perdu une assez forte somme au jeu, de manière qu’il était complétement absorbé par ses réflexions. Il s’agissait de payer six mille écus le lendemain!... et, tu t’en souviens, Nocé? l’on n’aurait pas quelquefois trouvé cent écus en rassemblant les ressources de dix mousquetaires.... La jeune femme, comme cela ne manque jamais d’arriver dans ces cas-là, était d’une gaieté désespérante.—Donnez à monsieur le marquis, dit-elle au valet de chambre, tout ce qu’il faut pour sa toilette. Dans ce temps-là l’on s’habillait pour la nuit. Ces paroles assez extraordinaires ne tirèrent point mon mari de sa léthargie. Alors voilà madame qui, aidée de sa femme de chambre, se met à faire mille coquetteries. Étais-je à votre goût ce soir?... demanda-t-elle.—Vous me plaisez toujours!... répondit le marquis en continuant de se promener de long en large.—Vous êtes bien sombre!... Parlez-moi donc, beau ténébreux!... dit-elle en se plaçant devant lui, dans le négligé le plus séduisant. Mais vous n’aurez jamais une idée de toutes les sorcelleries de la marquise; il faudrait l’avoir connue.—Eh! c’est une femme que tu as vue, Nocé!... dit-il avec un sourire assez railleur. Enfin, malgré sa finesse et sa beauté, toutes ses malices échouèrent devant les six mille écus qui ne sortaient pas de la tête de cet imbécile de mari, et elle se mit au lit toute seule. Mais les femmes ont toujours une bonne provision de ruses; aussi, au moment où mon homme fit mine de monter dans son lit, la marquise de s’écrier: Oh! que j’ai froid!...—Et moi aussi! reprit-il. Mais comment nos gens ne bassinent-ils pas nos lits?... Et voilà que je sonne...
Le comte de Nocé ne put s’empêcher de rire, et le vieux marquis interdit s’arrêta.
Ne pas deviner les désirs d’une femme, ronfler quand elle veille, être en Sibérie quand elle est sous le tropique, voilà les moindres inconvénients des lits jumeaux. Que ne hasardera pas une femme passionnée quand elle aura reconnu que son mari a le sommeil dur?...
Je dois à Beyle une anecdote italienne, à laquelle son débit sec et sarcastique prêtait un charme infini quand il me la raconta comme un exemple de hardiesse féminine.