Le prudent vieillard jeta les yeux autour de lui, et après avoir vérifié l’âge des dames, il sourit en disant:—Puisque nous avons tous expérimenté la vie, je consens à vous narrer l’aventure.
Il se fit un grand silence, et le conteur lut ce tout petit livre qu’il avait dans sa poche:
«J’aimais éperdument la comtesse de ***. J’avais vingt ans et j’étais ingénu, elle me trompa; je me fâchai, elle me quitta; j’étais ingénu, je la regrettai; j’avais vingt ans, elle me pardonna; et comme j’avais vingt ans, que j’étais toujours ingénu, toujours trompé, mais plus quitté, je me croyais l’amant le mieux aimé, partant le plus heureux des hommes. La comtesse était l’amie de madame de T... qui semblait avoir quelques projets sur ma personne, mais sans que sa dignité se fût jamais compromise; car elle était scrupuleuse et pleine de décence. Un jour, attendant la comtesse dans sa loge, je m’entends appeler de la loge voisine. C’était madame de T...—«Quoi! me dit-elle, déjà arrivé! Est-ce fidélité ou désœuvrement? Allons, venez?» Sa voix et ses manières avaient de la lutinerie, mais j’étais loin de m’attendre à quelque chose de romanesque.—«Avez-vous des projets pour ce soir? me dit-elle. N’en ayez pas. Si je vous sauve l’ennui de votre solitude, il faut m’être dévoué.... Ah! point de questions, et de l’obéissance. Appelez mes gens.» Je me prosterne, on me presse de descendre, j’obéis.—«Allez chez monsieur, dit-elle au laquais. Avertissez qu’il ne reviendra que demain.» Puis on lui fait un signe, il s’approche, on lui parle à l’oreille et il part. L’opéra commence. Je veux hasarder quelques mots, on me fait taire; on m’écoute, ou l’on fait semblant. Le premier acte fini, le laquais rapporte un billet, et prévient que tout est prêt. Alors elle me sourit, me demande la main, m’entraîne, me fait entrer dans sa voiture, et je suis sur une grande route sans avoir pu savoir à quoi j’étais destiné. A chaque question que je hasardais, j’obtenais un grand éclat de rire pour toute réponse. Si je n’avais pas su qu’elle était femme à grande passion, qu’elle avait depuis long-temps une inclination pour le marquis de V..., qu’elle ne pouvait ignorer que j’en fusse instruit, je me serais cru en bonne fortune; mais elle connaissait l’état de mon cœur, et la comtesse de *** était son amie intime. Donc, je me défendis de toute idée présomptueuse, et j’attendis. Au premier relais, nous repartîmes après avoir été servis avec la rapidité de l’éclair. Cela devenait sérieux. Je demandai avec instance jusqu’où me mènerait cette plaisanterie.—«Où? dit-elle en riant. Dans le plus beau séjour du monde; mais devinez! Je vous le donne en mille. Jetez votre langue aux chiens, car vous ne devineriez jamais. C’est chez mon mari, le connaissez-vous?—Pas le moins du monde.—Ah! tant mieux, je le craignais. Mais j’espère que vous serez content de lui. On nous réconcilie. Il y a six mois que cela se négocie; et, depuis un mois, nous nous écrivons. Il est, je pense, assez galant à moi d’aller trouver monsieur.—D’accord. Mais, moi, que ferai-je là? A quoi puis-je être bon dans un raccommodement?—Eh! ce sont mes affaires! Vous êtes jeune, aimable, point manégé; vous me convenez et me sauverez l’ennui du tête-à-tête.—Mais prendre le jour, ou la nuit, d’un raccommodement pour faire connaissance, cela me paraît bizarre: l’embarras d’une première entrevue, la figure que nous ferons tous trois, je ne vois rien là de bien plaisant.—Je vous ai pris pour m’amuser!.... dit-elle d’un air assez impérieux. Ainsi ne me prêchez pas.» Je la vis si décidée que je pris mon parti. Je me mis à rire de mon personnage, et nous devînmes très-gais. Nous avions encore changé de chevaux. Le flambeau mystérieux de la nuit éclairait un ciel d’une extrême pureté et répandait un demi-jour voluptueux. Nous approchions du lieu où devait finir le tête-à-tête. On me faisait admirer, par intervalle, la beauté du paysage, le calme de la nuit, le silence pénétrant de la nature. Pour admirer ensemble, comme de raison, nous nous penchions à la même portière et nos visages s’effleuraient. Dans un choc imprévu, elle me serra la main; et, par un hasard qui me parut bien extraordinaire, car la pierre qui heurta notre voiture n’était pas très-grosse, je retins madame de T... dans mes bras. Je ne sais ce que nous cherchions à voir; ce qu’il y a de sûr, c’est que les objets commençaient, malgré le clair de lune, à se brouiller à mes yeux, lorsqu’on se débarrassa brusquement de moi et qu’on se rejeta au fond du carrosse.—Votre projet, me dit-on, après une rêverie assez profonde, est-il de me convaincre de l’imprudence de ma démarche? Jugez de mon embarras!...—Des projets..... répondis-je; avec vous? quelle duperie! vous les verriez venir de trop loin; mais une surprise, un hasard, cela se pardonne.—Vous avez compté là-dessus, à ce qu’il me semble.» Nous en étions là, et nous ne nous apercevions pas que nous entrions dans la cour du château. Tout y était éclairé et annonçait le plaisir, excepté la figure du maître, qui devint, à mon aspect, extrêmement rétive à exprimer la joie. M. de T... vint jusqu’à la portière, exprimant une tendresse équivoque ordonnée par le besoin d’une réconciliation. Je sus plus tard que cet accord était impérieusement exigé par des raisons de famille. On me présente, il me salue légèrement. Il offre la main à sa femme, et je suis les deux époux, en rêvant à mon personnage passé, présent et à venir. Je parcourus des appartements décorés avec un goût exquis. Le maître enchérissait sur toutes les recherches du luxe, pour parvenir à ranimer par des images voluptueuses un physique éteint. Ne sachant que dire, je me sauvai par l’admiration. La déesse du temple, habile à en faire les honneurs, reçut mes compliments.—«Vous ne voyez rien, dit-elle, il faut que je vous mène à l’appartement de monsieur.—Madame, il y a cinq ans que je l’ai fait démolir.—Ah! ah! dit-elle.» A souper, ne voilà-t-il pas qu’elle s’avise d’offrir à monsieur du veau de rivière, et que monsieur lui répond:—«Madame, je suis au lait depuis trois ans.—Ah! ah!» dit-elle encore. Qu’on se peigne trois êtres aussi étonnés que nous de se trouver ensemble. Le mari me regardait d’un air rogue, et je payais d’audace. Madame de T... me souriant était charmante, M. de T... m’acceptait comme un mal nécessaire, madame de T... le lui rendait à merveille. Aussi, n’ai-je jamais fait en ma vie un souper plus bizarre que le fut celui-là. Le repas fini, je m’imaginais bien que nous nous coucherions de bonne heure; mais je ne m’imaginais bien que pour M. de T... En entrant dans le salon:—«Je vous sais gré, madame, dit-il, de la précaution que vous avez eue d’amener monsieur. Vous avez bien jugé que j’étais de méchante ressource pour la veillée, et vous avez sagement fait, car je me retire.» Puis se tournant de mon côté, il ajouta d’un air profondément ironique:—«Monsieur voudra bien me pardonner, et se chargera de mes excuses auprès de madame.» Il nous quitta. Des réflexions?..... j’en fis en une minute pour un an. Restés seuls, nous nous regardâmes si singulièrement, madame de T... et moi, que, pour nous distraire, elle me proposa de faire un tour sur la terrasse:—«En attendant seulement, me dit-elle, que les gens eussent soupé.» La nuit était superbe. Elle laissait entrevoir les objets à peine, et semblait ne les voiler que pour laisser prendre un plus vaste essor à l’imagination. Les jardins, appuyés sur le revers d’une montagne, descendaient en terrasse jusque sur la rive de la Seine, et l’on embrassait ses sinuosités multipliées, couvertes de petites îles vertes et pittoresques. Ces accidents produisaient mille tableaux qui enrichissaient ces lieux, déjà ravissants par eux-mêmes, de mille trésors étrangers. Nous nous promenâmes sur la plus longue des terrasses qui était couverte d’arbres épais. On s’était remis de l’effet produit par le persiflage conjugal, et tout en marchant on me fit quelques confidences... Les confidences s’attirent, j’en faisais à mon tour, et elles devenaient toujours plus intimes et plus intéressantes. Madame de T... m’avait d’abord donné son bras; ensuite ce bras s’était entrelacé, je ne sais comment, tandis que le mien la soulevait presque et l’empêchait de poser à terre. L’attitude était agréable mais fatigante à la longue. Il y avait long-temps que nous marchions, et nous avions encore beaucoup à nous dire. Un banc de gazon se présenta, et l’on s’y assit sans changer d’attitude. Ce fut dans cette position que nous commençâmes à faire l’éloge de la confiance, de son charme, de ses douceurs...—«Ah! me dit-elle, qui peut en jouir mieux que nous, et avec moins d’effroi?... Je sais trop combien vous tenez au lien que je vous connais pour avoir rien à redouter auprès de vous...» Peut-être voulait-elle être contrariée? Je n’en fis rien. Nous nous persuadâmes donc mutuellement que nous ne pouvions être que deux amis inattaquables.—«J’appréhendais cependant, lui dis-je, que cette surprise de tantôt, dans la voiture, n’eût effrayé votre esprit?...—Oh! je ne m’alarme pas si aisément!—Je crains qu’elle ne vous ait laissé quelque nuage?....—Que faut-il pour vous rassurer?...—Que vous m’accordiez ici le baiser que le hasard...—Je le veux bien; sinon, votre amour-propre vous ferait croire que je vous crains....» J’eus le baiser... Il en est des baisers comme des confidences, le premier en entraîna un autre, puis un autre..., ils se pressaient, ils entrecoupaient la conversation, ils la remplaçaient; à peine laissaient-ils aux soupirs la liberté de s’échapper... Le silence survint..... On l’entendit, car on entend le silence. Nous nous levâmes sans mot dire, et nous recommençâmes à marcher.—Il faut rentrer... dit-elle, car l’air de la rivière est glacial, et ne nous vaut rien...—Je le crois peu dangereux pour nous, répondis-je.—Peut-être! N’importe, rentrons.—Alors, c’est par égard pour moi? Vous voulez sans doute me défendre contre le danger des impressions d’une telle promenade... des suites qu’elle peut avoir... pour moi... seul...—Vous êtes modeste!... dit-elle en riant, et vous me prêtez de singulières délicatesses.—Y pensez-vous? Mais, puisque vous l’entendez ainsi, rentrons; je l’exige.» (Propos gauches qu’il faut passer à deux êtres qui s’efforcent de dire toute autre chose que ce qu’ils pensent.) Elle me força donc de reprendre le chemin du château. Je ne sais, je ne savais, du moins, si ce parti était une violence qu’elle se faisait, si c’était une résolution bien décidée, ou si elle partageait le chagrin que j’avais de voir terminer ainsi une scène si bien commencée; mais par un mutuel instinct nos pas se ralentissaient et nous cheminions tristement, mécontents l’un de l’autre et de nous-mêmes. Nous ne savions ni à qui, ni à quoi nous en prendre. Nous n’étions ni l’un ni l’autre en droit de rien exiger, de rien demander. Nous n’avions pas seulement la ressource d’un reproche. Qu’une querelle nous aurait soulagés! Mais où la prendre?... Cependant nous approchions, occupés en silence de nous soustraire au devoir que nous nous étions si maladroitement imposé. Nous touchions à la porte, lorsque madame de T... me dit:—«Je ne suis pas contente de vous!... Après la confiance que je vous ai montrée, ne m’en accorder aucune!... Vous ne m’avez pas dit un mot de la comtesse. Il est pourtant si doux de parler de ce qu’on aime!... Je vous aurais écouté avec tant d’intérêt!... C’était bien le moins après vous avoir privé d’elle...—N’ai-je pas le même reproche à vous faire?... dis-je en l’interrompant. Et si au lieu de me rendre confident de cette singulière réconciliation où je joue un rôle si bizarre, vous m’eussiez parlé du marquis...—Je vous arrête!... dit-elle. Pour peu que vous connaissiez les femmes, vous savez qu’il faut les attendre sur les confidences... Revenons à vous. Êtes-vous bien heureux avec mon amie?... Ah! je crains le contraire...—Pourquoi, madame, croire avec le public ce qu’il s’amuse à répandre?—Épargnez-vous la feinte... La comtesse est moins mystérieuse que vous. Les femmes de sa trempe sont prodigues des secrets de l’amour et de leurs adorateurs, surtout lorsqu’une tournure discrète comme la vôtre peut dérober le triomphe. Je suis loin de l’accuser de coquetterie; mais une prude n’a pas moins de vanité qu’une femme coquette... Allons, parlez moi franchement, n’avez-vous pas à vous en plaindre?...—Mais, madame, l’air est vraiment trop glacial pour rester ici; vous vouliez rentrer?... dis-je en souriant.—Vous trouvez?... Cela est singulier. L’air est chaud.» Elle avait repris mon bras, et nous recommençâmes à marcher sans que je m’aperçusse de la route que nous prenions. Ce qu’elle venait de me dire de l’amant que je lui connaissais, ce qu’elle me disait de ma maîtresse, ce voyage, la scène du carrosse, celle du banc de gazon, l’heure, le demi-jour, tout me troublait. J’étais tout à la fois emporté par l’amour-propre, les désirs, et ramené par la réflexion, ou trop ému peut-être pour me rendre compte de ce que j’éprouvais. Tandis que j’étais la proie de sentiments si confus elle me parlait toujours de la comtesse, et mon silence confirmait ce qu’il lui plaisait de m’en dire. Cependant quelques traits me firent revenir à moi.—«Comme elle est fine! disait-elle. Qu’elle a de grâces! Une perfidie, dans sa bouche, prend l’air d’une saillie; une infidélité paraît un effort de la raison, un sacrifice à la décence; point d’abandon, toujours aimable; rarement tendre, jamais vraie; galante par caractère, prude par système; vive, prudente, adroite, étourdie; c’est un protée pour les formes, c’est une grâce pour les manières; elle attire, elle échappe. Que je lui ai vu jouer de rôles! Entre nous, que de dupes l’environnent! Comme elle s’est moquée du baron, que de tours elle a faits au marquis! Lorsqu’elle vous prit, c’était pour distraire les deux rivaux: ils étaient sur le point de faire un éclat; car elle les avait trop ménagés, et ils avaient eu le temps de l’observer. Mais elle vous mit en scène, les occupa de vous, les amena à des recherches nouvelles, vous désespéra, vous plaignit, vous consola... Ah! qu’une femme adroite est heureuse lorsqu’à ce jeu-là elle affecte tout et n’y met rien du sien! Mais aussi, est-ce le bonheur?...» Cette dernière phrase, accompagnée d’un soupir significatif, fut le coup de maître. Je sentis tomber un bandeau de mes yeux sans voir celui qu’on y mettait. Ma maîtresse me parut la plus fausse des femmes, et je crus tenir l’être sensible. Alors je soupirai aussi sans savoir où irait ce soupir... On parut fâchée de m’avoir affligé, et de s’être laissé emporter à une peinture qui pouvait paraître suspecte, faite par une femme. Je répondis je ne sais comment; car sans rien concevoir à tout ce que j’entendais, nous prîmes tout doucement la grande route du sentiment; et nous la reprenions de si haut qu’il était impossible d’entrevoir le terme du voyage. Heureusement que nous prenions aussi le chemin d’un pavillon qu’on me montra au bout de la terrasse, pavillon témoin des plus doux moments. On me détailla l’ameublement. Quel dommage de n’en pas avoir la clef! Tout en causant nous approchâmes du pavillon, et il se trouva ouvert. Il lui manquait la clarté du jour, mais l’obscurité a bien ses charmes. Nous frémîmes en y entrant... C’était un sanctuaire, devait-il être celui de l’amour? Nous allâmes nous asseoir sur un canapé, et nous y restâmes un moment à entendre nos cœurs. Le dernier rayon de la lune emporta bien des scrupules. La main qui me repoussait sentait battre mon cœur. On voulait fuir; on retombait plus attendrie. Nous nous entretînmes dans le silence par le langage de la pensée. Rien n’est plus ravissant que ces muettes conversations. Madame de T... se réfugiait dans mes bras, cachait sa tête dans mon sein, soupirait et se calmait à mes caresses; elle s’affligeait, se consolait, et demandait à l’amour pour tout ce que l’amour venait de lui ravir. La rivière rompait le silence de la nuit par un murmure doux qui semblait d’accord avec les palpitations de nos cœurs. L’obscurité était trop grande pour laisser distinguer les objets; mais, à travers les crêpes transparents d’une belle nuit d’été, la reine de ces beaux lieux me parut adorable.—«Ah! me dit-elle d’une voix céleste, sortons de ce dangereux séjour... On y est sans force pour résister.» Elle m’entraîna et nous nous éloignâmes à regret.—«Ah! qu’elle est heureuse!... s’écria madame de T...—Qui donc? demandai-je.—Aurais-je parlé?...» dit-elle avec terreur. Arrivés au banc de gazon, nous nous y arrêtâmes involontairement.—«Quel espace immense, me dit-elle, entre ce lieu-ci et le pavillon!—Eh bien! lui dis-je, ce banc doit-il m’être toujours fatal? est-ce un regret, est-ce...» Je ne sais par quelle magie cela se fit; mais la conversation changea, et devint moins sérieuse. On osa même plaisanter sur les plaisirs de l’amour, en séparer le moral, les réduire à leur plus simple expression, et prouver que les faveurs n’étaient que du plaisir; qu’il n’y avait d’engagements (philosophiquement parlant), que ceux que l’on contractait avec le public, en lui laissant pénétrer nos secrets, en commettant avec lui des indiscrétions.—«Quelle douce nuit, dit-elle, nous avons trouvée par hasard!... Eh! bien, si des raisons (je le suppose) nous forçaient à nous séparer demain, notre bonheur, ignoré de toute la nature, ne nous laisserait, par exemple, aucun lien à dénouer... quelques regrets peut-être dont un souvenir agréable serait le dédommagement; et puis, au fait, de l’agrément sans toutes les lenteurs, les tracas et la tyrannie des procédés.» Nous sommes tellement machines, (et j’en rougis!) qu’au lieu de toutes les délicatesses qui me tourmentaient avant cette scène, j’étais au moins pour la moitié dans la hardiesse de ces principes, et me sentais déjà une disposition très-prochaine à l’amour de la liberté.—«La belle nuit, me disait-elle, les beaux lieux! Ils viennent de reprendre de nouveaux charmes. Oh! n’oublions jamais ce pavillon... Le château recèle, me dit-elle en souriant, un lieu plus ravissant encore; mais on ne peut rien vous montrer: vous êtes comme un enfant qui veut toucher à tout, et qui brise tout ce qu’il touche.» Je protestai, mu par un sentiment de curiosité, d’être très-sage. Elle changea de propos.—«Cette nuit, me dit-elle, serait sans tache pour moi, si je n’étais fâchée contre moi-même de ce que je vous ai dit de la comtesse. Ce n’est pas que je veuille me plaindre de vous. La nouveauté pique. Vous m’avez trouvée aimable, j’aime à croire à votre bonne foi. Mais l’empire de l’habitude est long à détruire, et je ne possède pas ce secret-là.—A propos, comment trouvez-vous mon mari?—Hé! assez maussade, il ne peut pas être moins pour moi.—Oh! c’est vrai, le régime n’est pas aimable, il ne vous a pas vu de sang-froid. Notre amitié lui deviendrait suspecte.—Oh! elle le lui est déjà.—Avouez qu’il a raison. Ainsi ne prolongez pas ce voyage: il prendrait de l’humeur. Dès qu’il viendra du monde, et, me dit-elle en me souriant, il en viendra... partez. D’ailleurs vous avez des ménagements à garder... Et puis souvenez-vous de l’air de monsieur, en nous quittant hier!...» J’étais tenté d’expliquer cette aventure comme un piége, et comme elle vit l’impression que produisaient sur moi ses paroles, elle ajouta:—«Oh! il était plus gai quand il faisait arranger le cabinet dont il vous parlait. C’était avant mon mariage. Ce réduit tient à mon appartement. Hélas! il est un témoignage des ressources artificielles dont monsieur de T... avait besoin pour fortifier son sentiment.—Quel plaisir, lui dis-je, vivement excité par la curiosité qu’elle faisait naître, d’y venger vos attraits offensés, et de leur restituer les vols qu’on leur a faits.» On trouva ceci de bon goût, mais elle dit:—«Vous promettiez d’être sage?» Je jette un voile sur des folies que tous les âges pardonnent à la jeunesse en faveur de tant de désirs trahis, et de tant de souvenirs. Au matin, soulevant à peine ses yeux humides, madame de T..., plus belle que jamais, me dit:—«Eh! bien, aimerez-vous jamais la comtesse autant que moi?...» J’allais répondre, quand une confidente parut disant:—«Sortez, sortez. Il fait grand jour, il est onze heures, et l’on entend déjà du bruit dans le château.» Tout s’évanouit comme un songe. Je me retrouvai errant dans les corridors avant d’avoir repris mes sens. Comment regagner un appartement que je ne connaissais pas?... Toute méprise était une indiscrétion. Je résolus d’avoir fait une promenade matinale. La fraîcheur et l’air pur calmèrent par degrés mon imagination, et en chassèrent le merveilleux. Au lieu d’une nature enchantée, je ne vis plus qu’une nature naïve. Je sentais la vérité rentrer dans mon âme, mes pensées naître sans trouble et se suivre avec ordre, je respirais enfin. Je n’eus rien de plus pressé que de me demander ce que j’étais à celle que je quittais... Moi qui croyais savoir qu’elle aimait éperdument et depuis deux ans le marquis de V***.—Aurait-elle rompu avec lui? m’a-t-elle pris pour lui succéder ou seulement pour le punir?... Quelle nuit!... quelle aventure; mais quelle délicieuse femme! Tandis que je flottais dans le vague de ces pensées, j’entendis du bruit auprès de moi. Je levai les yeux, je me les frottai, je ne pouvais croire... devinez? le marquis!—«Tu ne m’attendais peut-être pas si matin, n’est-ce pas?... me dit-il... Eh! bien, comment cela s’est-il passé?—Tu savais donc que j’étais ici?... lui demandai-je tout ébahi.—Eh! oui. On me le fit dire à l’instant du départ. As-tu bien joué ton personnage? Le mari a-t-il trouvé ton arrivée bien ridicule? t’a-t-il bien pris en grippe? a-t-il horreur de l’amant de sa femme? Quand te congédie-t-on?... Oh! va, j’ai pourvu à tout, je t’amène une bonne chaise, elle est à tes ordres. A charge de revanche, mon ami. Compte sur moi, car on est reconnaissant de ces corvées-là...» Ces dernières paroles me donnèrent la clef du mystère, et je sentis mon rôle.—«Mais pourquoi venir si tôt, lui dis-je; il eût été plus prudent d’attendre encore deux jours.—Tout est prévu; et c’est le hasard qui m’amène ici. Je suis censé revenir d’une campagne voisine. Mais madame de T... ne t’a donc pas mis dans toute la confidence? Je lui en veux de ce défaut de confiance... Après ce que tu faisais pour nous!...—Mon cher ami, elle avait ses raisons! Peut-être n’aurais-je pas si bien joué mon rôle.—Tout a-t-il été bien plaisant? conte-moi les détails, conte donc...—Ah! un moment. Je ne savais pas que ce fût une comédie, et bien que madame de T... m’ait mis dans la pièce...—Tu n’y avais pas un beau rôle.—Va, rassure-toi; il n’y a pas de mauvais rôles pour les bons acteurs.—J’entends, tu t’en es bien tiré.—A merveille.—Et madame de T...—Adorable... Conçois-tu qu’on ait pu fixer cette femme-là?... dit-il en s’arrêtant pour me regarder d’un air de triomphe. Oh! qu’elle m’a donné de peine!... Mais j’ai amené son caractère au point que c’est peut-être la femme de Paris sur la fidélité de laquelle on puisse le mieux compter.—Tu as réussi...—Oh! c’est mon talent à moi. Toute son inconstance n’était que frivolité, dérèglement d’imagination. Il fallait s’emparer de cette âme-là. Mais aussi tu n’as pas d’idée de son attachement pour moi. Au fait, elle est charmante?...—J’en conviens.—Eh! bien, entre nous, je ne lui connais qu’un défaut. La nature, en lui donnant tout, lui a refusé cette flamme divine qui met le comble à tous ses bienfaits: elle fait tout naître, tout sentir et n’éprouve rien. C’est un marbre.—Il faut t’en croire, car je ne puis en juger. Mais sais-tu que tu connais cette femme-là comme si tu étais son mari?... C’est à s’y tromper. Si je n’avais soupé hier avec le véritable... je le prendrais...—A propos, a-t-il été bien bon?—Oh! j’ai été reçu comme un chien...—Je comprends. Rentrons, allons chez madame de T...; il doit faire jour chez elle.—Mais décemment, il faudrait commencer par le mari? lui dis-je.—Tu as raison. Mais allons chez toi, je veux remettre un peu de poudre.—Dis-moi donc, t’a-t-il bien pris pour un amant?—Tu vas en juger par la réception; mais allons sur-le-champ chez lui.» Je voulais éviter de le mener à un appartement que je ne connaissais pas, et le hasard nous y conduisit. La porte, restée ouverte, laissa voir mon valet de chambre, dormant dans un fauteuil. Une bougie expirait auprès de lui. Il présenta étourdiment une robe de chambre au marquis. J’étais sur les épines; mais le marquis était tellement disposé à s’abuser, qu’il ne vit en mon homme qu’un rêveur qui lui apprêtait à rire. Nous passâmes chez monsieur de T... On se doute de l’accueil qu’il me fit, et des instances, des compliments adressés au marquis, qu’on retint à toute force. On voulut le conduire à madame, dans l’espérance qu’elle le déterminerait à rester. Quant à moi, l’on n’osait pas me faire la même proposition. On savait que ma santé était délicate, le pays était humide, fiévreux, et j’avais l’air si abattu, qu’il était clair que le château me deviendrait funeste. Le marquis m’offrit sa chaise, j’acceptai. Le mari était au comble de la joie, et nous étions tous contents. Mais je ne voulais pas me refuser la joie de revoir madame de T... Mon impatience fit merveille. Mon ami ne concevait rien au sommeil de sa maîtresse.—«Cela n’est-il pas admirable, me dit-il en suivant monsieur de T... quand on lui aurait soufflé ses répliques, aurait-il mieux parlé? C’est un galant homme. Je ne suis pas fâché de le voir se raccommoder avec sa femme, ils feront tous deux une bonne maison, et tu conviendras qu’il ne peut pas mieux choisir qu’elle pour en faire les honneurs.—Oui, par ma foi! dis-je.—Quelque plaisante que soit l’aventure?... me dit-il d’un air de mystère, motus! Je saurai faire entendre à madame de T... que son secret est entre bonnes mains.—Crois, mon ami, qu’elle compte sur moi mieux que sur toi, peut-être; car, tu vois? son sommeil n’en est pas troublé.—Oh! je conviens que tu n’as pas ton second pour endormir une femme.—Et un mari, et, au besoin, un amant, mon cher.» Enfin monsieur de T... obtint l’entrée de l’appartement de madame. Nous nous y trouvâmes tous en situation.—«Je tremblais, me dit madame de T..., que vous ne fussiez parti avant mon réveil, et je vous sais gré d’avoir senti le chagrin que cela m’aurait donné.—Madame, dis-je d’un son de voix dont elle comprit l’émotion, recevez mes adieux...» Elle nous examina, moi et le marquis, d’un air inquiet; mais la sécurité et l’air malicieux de son amant la rassurèrent. Elle en rit sous cape avec moi autant qu’il le fallait pour me consoler sans se dégrader à mes yeux.—«Il a bien joué son rôle, lui dit le marquis à voix basse en me désignant, et ma reconnaissance...—Brisons là-dessus, lui dit madame de T... croyez que je sais tout ce que je dois à monsieur.» Enfin monsieur de T... me persifla et me renvoya; mon ami le dupa et se moqua de moi; je le leur rendais à tous deux, admirant madame de T... qui nous jouait tous sans rien perdre de sa dignité. Je sentis, après avoir joui de cette scène pendant un moment, que l’instant du départ était arrivé. Je me retirai; mais madame de T... me suivit, en feignant d’avoir une commission à me donner.—Adieu, monsieur. Je vous dois un bien grand plaisir; mais je vous ai payé d’un beau rêve!... dit-elle en me regardant avec une incroyable finesse. Mais adieu. Et pour toujours. Vous aurez cueilli une fleur solitaire née à l’écart, et que nul homme...» Elle s’arrêta, mit sa pensée dans un soupir; mais elle réprima l’élan de cette vive sensibilité; et, souriant avec malice:—«La comtesse vous aime, dit-elle. Si je lui ai dérobé quelques transports, je vous rends à elle moins ignorant. Adieu, ne me brouillez pas avec mon amie.» Elle me serra la main et me quitta.»
Plus d’une fois les dames, privées de leurs éventails, rougirent en écoutant le vieillard dont la lecture prestigieuse obtint grâce pour certains détails que nous avons supprimés comme trop érotiques pour l’époque actuelle; néanmoins il est à croire que chaque dame le complimenta particulièrement; car quelque temps après il leur offrit à toutes, ainsi qu’aux convives masculins, un exemplaire de ce charmant récit imprimé à vingt-cinq exemplaires par Pierre Didot. C’est sur l’exemplaire nº 24 que l’auteur a copié les éléments de cette narration inédite et due, dit-on, chose étrange, à Dorat, mais qui a le mérite de présenter à la fois de hautes instructions aux maris, et aux célibataires une délicieuse peinture des mœurs du siècle dernier.
MÉDITATION XXV.
DES ALLIÉS.
De tous les malheurs que la guerre civile puisse entraîner sur un pays, le plus grand est l’appel que l’un des deux partis finit toujours par faire à l’étranger.
Malheureusement nous sommes forcés d’avouer que toutes les femmes ont ce tort immense, car leur amant n’est que le premier de leurs soldats, et je ne sache pas qu’il fasse partie de leur famille, à moins d’être un cousin.
Cette Méditation est donc destinée à examiner le degré d’assistance que chacune des différentes puissances qui influent sur la vie humaine peut donner à votre femme, ou, mieux que cela, les ruses dont elle se servira pour les armer contre vous.
Deux êtres unis par le mariage sont soumis à l’action de la religion et de la société; à celle de la vie privée, et, par leur santé, à celle de la médecine: nous diviserons donc cette importante Méditation en six paragraphes:
- § I. Des religions et de la confession, considérées dans leurs rapports avec le mariage.
- § II. De la belle-mère.
- § III. Des amies de pension ou des amies intimes.
- § IV. Des alliés de l’amant.
- § V. Des femmes de chambre.
- § VI. Du médecin.