Les deux frères échangèrent un rapide coup d’œil de joie:—Il s’intéresse à l’alchimie, pensèrent-ils alors, nous sommes sauvés!
—Nos pronostics s’appuient sur l’état actuel des rapports qui existent entre l’homme et la nature; mais il s’agit précisément de changer entièrement ces rapports, répondit Laurent.
Le roi resta pensif.
—Mais si vous êtes certains de mourir, vous êtes certains de votre défaite, reprit Charles IX.
—Comme l’étaient nos prédécesseurs! répondit Laurent en levant la main et la laissant retomber par un geste emphatique et solennel qui fut à la hauteur de sa pensée. Mais votre esprit a bondi jusqu’au bout de la carrière, il faut revenir sur nos pas, sire! Si vous ne connaissiez pas le terrain sur lequel est bâti notre édifice, vous pourriez nous dire qu’il va crouler, et juger la science cultivée de siècle en siècle par les plus grands d’entre les hommes comme la juge le vulgaire.
Le roi fit un signe d’assentiment.
—Je pense donc que cette terre appartient à l’homme, qu’il en est le maître, et peut s’en approprier toutes les forces, toutes les substances. L’homme n’est pas une création immédiatement sortie des mains de Dieu, mais une conséquence du principe semé dans l’infini de l’éther où se produisent des milliers de créatures dont aucune ne se ressemble d’astre à astre, parce que les conditions de la vie y sont différentes. Oui, sire, le mouvement subtil que nous nommons la vie prend sa source au delà des mondes visibles; les créations se le partagent au gré des milieux dans lesquels elles se trouvent, et les moindres êtres y participent en en prenant tant qu’ils en peuvent prendre, à leurs risques et périls: à eux à se défendre contre la mort. L’alchimie est là tout entière. Si l’homme, l’animal le plus parfait de ce globe, portait en lui-même une portion de Dieu, il ne périrait pas, et il périt. Pour sortir de cette difficulté, Socrate et son école ont inventé l’âme. Moi, le successeur de tant de grands rois inconnus qui ont gouverné cette science, je suis pour les anciennes théories contre les nouvelles; je suis pour les transformations de la matière que je vois, contre l’impossible éternité d’une âme que je ne vois pas. Je ne reconnais pas le monde de l’âme. Si ce monde existait, les substances dont la magnifique réunion produit votre corps et qui sont si éclatantes dans madame, ne se sublimiseraient pas après votre mort pour retourner séparément chacune en sa case, l’eau à l’eau, le feu au feu, le métal au métal, comme quand mon charbon est brûlé, ses éléments sont revenus à leurs primitives molécules. Si vous prétendez que quelque chose nous survit, ce n’est pas nous, car tout ce qui est le moi actuel périt! Or, c’est le moi actuel que je veux continuer au delà du terme assigné à sa vie; c’est la transformation présente à laquelle je veux procurer une plus grande durée. Quoi! les arbres vivent des siècles, et les hommes ne vivraient que des années, tandis que les uns sont passifs et que les autres sont actifs; quand les uns sont immobiles et sans paroles, et que les autres parlent et marchent! Nulle création ne doit être ici-bas supérieure à la nôtre, ni en pouvoir ni en durée. Déjà nous avons étendu nos sens, nous voyons dans les astres! Nous devons pouvoir étendre notre vie! Avant la puissance, je mets la vie. A quoi sert le pouvoir, si la vie nous échappe? Un homme raisonnable ne doit pas avoir d’autre occupation que de chercher, non pas s’il est une autre vie, mais le secret sur lequel repose sa forme actuelle pour la continuer à son gré! Voilà le désir qui blanchit mes cheveux; mais je marche intrépidement dans les ténèbres, en conduisant au combat les intelligences qui partagent ma foi. La vie sera quelque jour à nous!
—Mais comment? s’écria le roi en se levant avec brusquerie.
—La première condition de notre foi étant de croire que le monde est à l’homme, il faut m’octroyer ce point, dit Laurent.
—Hé! bien soit, répondit l’impatient Charles de Valois déjà fasciné.