Imaginez une jeune femme, voluptueusement couchée sur un divan, la tête doucement inclinée sur l’un des coussins, une main pendante; un livre est à ses pieds, et sa tasse d’eau de tilleul sur un petit guéridon!... Maintenant, placez un gros garçon de mari devant elle. Il a fait cinq à six tours dans la chambre; et, à chaque fois qu’il a tourné sur ses talons pour recommencer cette promenade, la petite malade a laissé échapper un mouvement de sourcils pour lui indiquer en vain que le bruit le plus léger la fatigue. Bref, il rassemble tout son courage, et vient protester contre la ruse par cette phrase si hardie:—Mais as-tu bien la migraine?... A ces mots, la jeune femme lève un peu sa tête languissante, lève un bras qui retombe faiblement sur le divan, lève des yeux morts sur le plafond, lève tout ce qu’elle peut lever; puis, vous lançant un regard terne, elle dit d’une voix singulièrement affaiblie:—Eh! qu’aurais-je donc?... Oh! l’on ne souffre pas tant pour mourir!... Voilà donc toutes les consolations que vous me donnez! Ah! l’on voit bien, messieurs, que la nature ne vous a pas chargés de mettre des enfants au monde. Êtes-vous égoïstes et injustes? Vous nous prenez dans toute la beauté de la jeunesse, fraîches, roses, la taille élancée, voilà qui est bien! Quand vos plaisirs ont ruiné les dons florissants que nous tenons de la nature, vous ne nous pardonnez pas de les avoir perdus pour vous! C’est dans l’ordre. Vous ne nous laissez ni les vertus ni les souffrances de notre condition. Il vous a fallu des enfants, nous avons passé les nuits à les soigner; mais les couches ont ruiné notre santé, en nous léguant le principe des plus graves affections..... (Ah! quelles douleurs!...) Il y a peu de femmes qui ne soient sujettes à la migraine; mais la vôtre doit en être exempte... Vous riez même de ses douleurs; car vous êtes sans générosité... (Par grâce, ne marchez pas!...) Je ne me serais pas attendu à cela de vous. (Arrêtez la pendule, le mouvement du balancier me répond dans la tête. Merci.) Oh! que je suis malheureuse!... N’avez-vous pas sur vous une essence? Oui. Ah! par pitié, permettez-moi de souffrir à mon aise, et sortez; car cette odeur me fend le crâne! Que pouvez-vous répondre?... N’y a-t-il pas en vous une voix intérieure qui vous crie:—Mais si elle souffre?... Aussi presque tous les maris évacuent-ils le champ de bataille bien doucement; et c’est du coin de l’œil que leurs femmes les regardent marchant sur la pointe du pied et fermant doucement la porte de leur chambre désormais sacrée.

Voilà la migraine, vraie ou fausse, impatronisée chez vous. La migraine commence alors à jouer son rôle au sein du ménage. C’est un thème sur lequel une femme sait faire d’admirables variations, elle le déploie dans tous les tons. Avec la migraine seule, une femme peut désespérer un mari. La migraine prend à madame quand elle veut, où elle veut, autant qu’elle le veut. Il y en a de cinq jours, de dix minutes, de périodiques ou d’intermittentes.

Vous trouvez quelquefois votre femme au lit, souffrante, accablée, et les persiennes de sa chambre sont fermées. La migraine a imposé silence à tout, depuis les régions de la loge du concierge, lequel fendait du bois, jusqu’au grenier d’où votre valet d’écurie jetait dans la cour d’innocentes bottes de paille. Sur la foi de cette migraine, vous sortez; mais à votre retour, on vous apprend que madame a décampé!... Bientôt madame rentre fraîche et vermeille:—Le docteur est venu! dit-elle, il m’a conseillé l’exercice, et je m’en suis très-bien trouvée!...

Un autre jour, vous voulez entrer chez madame.—Oh! monsieur! vous répond la femme de chambre avec toutes les marques du plus profond étonnement; madame a sa migraine, et jamais je ne l’ai vue si souffrante! On vient d’envoyer chercher monsieur le docteur.

—Es-tu heureux, disait le maréchal Augereau au général R...., d’avoir une jolie femme!—Avoir!..... reprit l’autre. Si j’ai ma femme dix jours dans l’année, c’est tout au plus. Ces s..... femmes ont toujours ou la migraine ou je ne sais quoi!

La migraine remplace, en France, les sandales qu’en Espagne le confesseur laisse à la porte de la chambre où il est avec sa pénitente.

Si votre femme, pressentant quelques intentions hostiles de votre part, veut se rendre aussi inviolable que la charte, elle entame un petit concerto de migraine. Elle se met au lit avec toutes les peines du monde. Elle jette de petits cris qui déchirent l’âme. Elle détache avec grâce une multitude de gestes si habilement exécutés qu’on pourrait la croire désossée. Or, quel est l’homme assez peu délicat pour oser parler de désirs, qui, chez lui, annoncent la plus parfaite santé, à une femme endolorie? La politesse seule exige impérieusement son silence. Une femme sait alors qu’au moyen de sa toute-puissante migraine elle peut coller à son gré au-dessus du lit nuptial cette bande tardive qui fait brusquement retourner chez eux les amateurs affriolés par une annonce de la Comédie-Française quand ils viennent à lire sur l’affiche: Relâche par une indisposition subite de mademoiselle Mars.

O migraine, protectrice des amours, impôt conjugal, bouclier sur lequel viennent expirer tous les désirs maritaux! O puissante migraine! est-il bien possible que les amants ne t’aient pas encore célébrée, divinisée, personnifiée! O prestigieuse migraine! ô fallacieuse migraine, béni soit le cerveau qui le premier te conçut! honte au médecin qui te trouverait un préservatif! Oui, tu es le seul mal que les femmes bénissent, sans doute par reconnaissance des biens que tu leur dispenses, ô fallacieuse migraine! ô prestigieuse migraine!

§ II.—DES NÉVROSES.

Il existe une puissance supérieure à celle de la migraine; et, nous devons avouer à la gloire de la France, que cette puissance est une des conquêtes les plus récentes de l’esprit parisien. Comme toutes les découvertes les plus utiles aux arts et aux sciences, on ne sait à quel génie elle est due. Seulement, il est certain que c’est vers le milieu du dernier siècle que les vapeurs commencèrent à se montrer en France. Ainsi, pendant que Papin appliquait à des problèmes de mécanique la force de l’eau vaporisée, une française, malheureusement inconnue, avait la gloire de doter son sexe du pouvoir de vaporiser ses fluides. Bientôt les effets prodigieux obtenus par les vapeurs mirent sur la voie des nerfs; et c’est ainsi que, de fibre en fibre, naquit la névrologie. Cette science admirable a déjà conduit les Phillips et d’habiles physiologistes à la découverte du fluide nerveux et de sa circulation; peut-être sont-ils à la veille d’en reconnaître les organes, et les secrets de sa naissance, de son évaporation. Ainsi, grâce à quelques simagrées, nous devrons de pénétrer un jour les mystères de la puissance inconnue que nous avons déjà nommée plus d’une fois, dans ce livre, la volonté. Mais n’empiétons pas sur le terrain de la philosophie médicale. Considérons les nerfs et les vapeurs seulement dans leurs rapports avec le mariage.