—Quelle injustice, cependant! repris-je.
—Oh! mon Dieu, après-demain il peut devenir aussi célèbre que l’acteur Volange, répliqua l’inconnu.
Monsieur de Calonne montra le chirurgien par un geste qui semblait nous dire:—Celui-là me paraît devoir être amusant.
—Et auriez-vous rêvé d’une reine? lui demanda Beaumarchais.
—Non, j’ai rêvé d’un peuple, répondit-il avec une emphase qui nous fit rire. Je soignais alors un malade à qui je devais couper la cuisse le lendemain de mon rêve...
—Et vous avez trouvé le peuple dans la cuisse de votre malade? demanda monsieur de Calonne.
—Précisément, répondit le chirurgien.
—Est-il amusant! s’écria la comtesse de Genlis.
—Je fus assez surpris, dit l’orateur sans s’embarrasser des interruptions et en mettant chacune de ses mains dans les goussets de sa culotte, de trouver à qui parler dans cette cuisse. J’avais la singulière faculté d’entrer chez mon malade. Quand, pour la première fois, je me trouvai sous sa peau, je contemplai une merveilleuse quantité de petits êtres qui s’agitaient, pensaient et raisonnaient. Les uns vivaient dans le corps de cet homme, les autres dans sa pensée. Ses idées étaient des êtres qui naissaient, grandissaient, mouraient; ils étaient malades, gais, bien portants, tristes, et avaient tous enfin des physionomies particulières; ils se combattaient ou se caressaient. Quelques idées s’élançaient au dehors et allaient vivre dans le monde intellectuel. Je compris tout à coup qu’il y avait deux univers, l’univers visible et l’univers invisible; que la terre avait, comme l’homme, un corps et une âme. La nature s’illumina pour moi, et j’en appréciai l’immensité en apercevant l’océan des êtres qui, par masses et par espèces, étaient répandus partout, faisant une seule et même matière animée, depuis les marbres jusqu’à Dieu. Magnifique spectacle! Bref, il y avait un univers dans mon malade. Quand je plantai mon bistouri au sein de sa cuisse gangrenée, j’abattis un millier de ces bêtes-là.—Vous riez, mesdames, d’apprendre que vous êtes livrées aux bêtes...
—Pas de personnalités, dit monsieur de Calonne. Parlez pour vous et pour votre malade.