Comment Valérie avait-elle pu maintenir Crevel et Hulot, côte à côte chez elle, alors que le vindicatif chef de bataillon voulait triompher bruyamment de Hulot? Sans répondre immédiatement à cette question, qui sera résolue par le drame, on peut faire observer que Lisbeth et Valérie avaient inventé à elles deux une prodigieuse machine dont le jeu puissant aidait à ce résultat. Marneffe, en voyant sa femme embellie par le milieu dans lequel elle trônait, comme le soleil d’un système sidéral, paraissait, aux yeux du monde, avoir senti ses feux se rallumer pour elle, il en était devenu fou. Si cette jalousie faisait du sieur Marneffe un trouble-fête, elle donnait un prix extraordinaire aux faveurs de Valérie. Marneffe témoignait néanmoins une confiance en son directeur, qui dégénérait en une débonnaireté presque ridicule. Le seul personnage qui l’offusquât était précisément Crevel.
Marneffe, détruit par ces débauches particulières aux grandes capitales, décrites par les poëtes romains, et pour lesquelles notre pudeur moderne n’a point de nom, était devenu hideux comme une figure anatomique en cire. Mais cette maladie ambulante, vêtue de beau drap, balançait ses jambes en échalas dans un élégant pantalon. Cette poitrine desséchée se parfumait de linge blanc, et le musc éteignait les fétides senteurs de la pourriture humaine. Cette laideur du vice expirant et chaussé en talons rouges, car Valérie avait mis Marneffe en harmonie avec sa fortune, avec sa croix, avec sa place, épouvantait Crevel, qui ne soutenait pas facilement le regard des yeux blancs du sous-chef. Marneffe était le cauchemar du maire. En s’apercevant du singulier pouvoir que Lisbeth et sa femme lui avaient conféré, ce mauvais drôle s’en amusait, il en jouait comme d’un instrument; et, les cartes de salon étant la dernière ressource de cette âme aussi usée que le corps, il plumait Crevel, qui se croyait obligé de filer doux avec le respectable fonctionnaire qu’il trompait!
En voyant Crevel si petit garçon avec cette hideuse et infâme momie, dont la corruption était pour le maire lettres closes, en le voyant surtout si profondément méprisé par Valérie, qui riait de Crevel comme on rit d’un bouffon, vraisemblablement le baron se croyait tellement à l’abri de toute rivalité, qu’il l’invitait constamment à dîner.
Valérie, protégée par ces deux passions en sentinelle à ses côtés et par un mari jaloux, attirait tous les regards, excitait tous les désirs, dans le cercle où elle rayonnait. Ainsi, tout en gardant les apparences, elle était arrivée, en trois ans environ, à réaliser les conditions les plus difficiles du succès que cherchent les courtisanes, et qu’elles accomplissent si rarement, aidées par le scandale, par leur audace et par l’éclat de leur vie au soleil. Comme un diamant bien taillé que Chanor aurait délicieusement serti, la beauté de Valérie, naguère enfouie dans la mine de la rue du Doyenné, valait plus que sa valeur, elle faisait des malheureux!... Claude Vignon aimait Valérie en secret.
Cette explication rétrospective, assez nécessaire quand on revoit les gens à trois ans d’intervalle, est comme le bilan de Valérie. Voici maintenant celui de son associée Lisbeth.
La cousine Bette occupait dans la maison Marneffe la position d’une parente qui aurait cumulé les fonctions de dame de compagnie et de femme de charge; mais elle ignorait les doubles humiliations qui, la plupart du temps, affligent les créatures assez malheureuses pour accepter ces positions ambiguës. Lisbeth et Valérie offraient le touchant spectacle d’une de ces amitiés si vives et si peu probables entre femmes, que les Parisiens, toujours trop spirituels, les calomnient aussitôt. Le contraste de la mâle et sèche nature de la Lorraine avec la jolie nature créole de Valérie servit la calomnie. Madame Marneffe avait d’ailleurs, sans le savoir, donné du poids aux commérages par le soin qu’elle prit de son amie, dans un intérêt matrimonial qui devait, comme on va le voir, rendre complète la vengeance de Lisbeth. Une immense révolution s’était accomplie chez la cousine Bette; Valérie qui voulut l’habiller, en avait tiré le plus grand parti. Cette singulière fille, maintenant soumise au corset, faisait fine taille, consommait de la bandoline pour sa chevelure lissée, acceptait ses robes telles que les lui livrait la couturière, portait des brodequins de choix et des bas de soie gris, d’ailleurs compris par les fournisseurs dans les mémoires de Valérie, et payés par qui de droit. Ainsi restaurée, toujours en cachemire jaune, Bette eût été méconnaissable à qui l’eût revue après ces trois années. Cet autre diamant noir, le plus rare des diamants, taillé par une main habile et monté dans le chaton qui lui convenait, était apprécié par quelques employés ambitieux à toute sa valeur. Qui voyait la Bette pour la première fois, frémissait involontairement à l’aspect de la sauvage poésie que l’habile Valérie avait su mettre en relief en cultivant par la toilette cette Nonne sanglante, en encadrant avec art par des bandeaux épais cette sèche figure olivâtre où brillaient des yeux d’un noir assorti à celui de la chevelure, en faisant valoir cette taille inflexible. Bette, comme une Vierge de Cranach et de Van Eyck, comme une Vierge byzantine, sorties de leurs cadres, gardait la roideur, la correction de ces figures mystérieuses, cousines germaines des Isis et des divinités mises en gaîne par les sculpteurs égyptiens. C’était du granit, du basalte, du porphyre qui marchait. A l’abri du besoin pour le reste de ses jours, la Bette était d’une humeur charmante, elle apportait avec elle la gaieté partout où elle allait dîner. Le baron payait d’ailleurs le loyer du petit appartement meublé, comme on le sait, de la défroque du boudoir et de la chambre de son amie Valérie.—«Après avoir commencé, disait-elle, la vie en vraie chèvre affamée, je la finis en lionne.» Elle continuait à confectionner les ouvrages les plus difficiles de la passementerie pour monsieur Rivet, seulement afin, disait-elle, de ne pas perdre son temps. Et cependant sa vie était, comme on va le voir, excessivement occupée; mais il est dans l’esprit des gens venus de la campagne de ne jamais abandonner le gagne-pain, ils ressemblent aux juifs en ceci.
Tous les matins, la cousine Bette allait elle-même à la grande halle, au petit jour, avec la cuisinière. Dans le plan de la Bette, le livre de dépense, qui ruinait le baron Hulot, devait enrichir sa chère Valérie, et l’enrichissait effectivement.
Quelle est la maîtresse de maison qui n’a pas, depuis 1838, éprouvé les funestes résultats des doctrines antisociales répandues dans les classes inférieures par des écrivains incendiaires? Dans tous les ménages, la plaie des domestiques est aujourd’hui la plus vive de toutes les plaies financières. A de très-rares exceptions près, et qui mériteraient le prix Monthyon, un cuisinier et une cuisinière sont des voleurs domestiques, des voleurs gagés, effrontés, de qui le gouvernement s’est complaisamment fait le recéleur, en développant ainsi la pente au vol, presque autorisée chez les cuisinières par l’antique plaisanterie sur l’anse du panier. Là où ces femmes cherchaient autrefois quarante sous pour leur mise à la loterie, elles prennent aujourd’hui cinquante francs pour la caisse d’épargne. Et les froids puritains qui s’amusent à faire en France des expériences philanthropiques, croient avoir moralisé le peuple! Entre la table des maîtres et le marché, les gens ont établi leur octroi secret, et la ville de Paris n’est pas si habile à percevoir ses droits d’entrée, qu’ils le sont à prélever les leurs sur toute chose. Outre les cinquante pour cent dont ils grèvent les provisions de bouche, ils exigent de fortes étrennes des fournisseurs. Les marchands les plus hauts placés tremblent devant cette puissance occulte; ils la soldent sans mot dire, tous: carrossiers, bijoutiers, tailleurs, etc. A qui tente de les surveiller, les domestiques répondent par des insolences, ou par les bêtises coûteuses d’une feinte maladresse; ils prennent aujourd’hui des renseignements sur les maîtres, comme autrefois les maîtres en prenaient sur eux. Le mal, arrivé véritablement au comble, et contre lequel les tribunaux commencent à sévir, mais en vain, ne peut disparaître que par une loi qui astreindra les domestiques à gages au livret de l’ouvrier. Le mal cesserait alors comme par enchantement. Tout domestique étant tenu de produire son livret, et les maîtres étant obligés d’y consigner les causes du renvoi, la démoralisation rencontrerait certainement un frein puissant. Les gens occupés de la haute politique du moment ignorent jusqu’où va la dépravation des classes inférieures à Paris: elle est égale à la jalousie qui les dévore. La Statistique est muette sur le nombre effrayant d’ouvriers de vingt ans qui épousent des cuisinières de quarante et de cinquante ans enrichies par le vol. On frémit en pensant aux suites d’unions pareilles au triple point de vue de la criminalité, de l’abâtardissement de la race et des mauvais ménages. Quant au mal purement financier produit par les vols domestiques, il est énorme au point de vue politique. La vie ainsi renchérie du double, interdit le superflu dans beaucoup de ménages. Le superflu!... c’est la moitié du commerce des États, comme il est l’élégance de la vie. Les livres, les fleurs sont aussi nécessaires que le pain à beaucoup de gens.
Lisbeth, à qui cette affreuse plaie des maisons parisiennes était connue, pensait à diriger le ménage de Valérie, en lui promettant son appui dans la scène terrible où toutes deux elles s’étaient juré d’être comme deux sœurs. Donc elle avait attiré, du fond des Vosges, une parente du côté maternel, ancienne cuisinière de l’évêque de Nancy, vieille fille pieuse et d’une excessive probité. Craignant néanmoins son inexpérience à Paris, et surtout les mauvais conseils, qui gâtent tant de ces loyautés si fragiles, Lisbeth accompagnait Mathurine à la grande Halle, et tâchait de l’habituer à savoir acheter. Connaître le véritable prix des choses pour obtenir le respect du vendeur, manger des mets sans actualité, comme le poisson, par exemple, quand ils ne sont pas chers, être au courant de la valeur des comestibles et en pressentir la hausse pour acheter en baisse, cet esprit de ménagère est, à Paris, le plus nécessaire à l’économie domestique. Comme Mathurine touchait de bons gages, qu’on l’accablait de cadeaux, elle aimait assez la maison pour être heureuse des bons marchés. Aussi depuis quelque temps rivalisait-elle avec Lisbeth, qui la trouvait assez formée, assez sûre, pour ne plus aller à la halle que les jours où Valérie avait du monde, ce qui, par parenthèse, arrivait assez souvent. Voici pourquoi. Le baron avait commencé par garder le plus strict décorum; mais sa passion pour madame Marneffe était en peu de temps devenue si vive, si avide, qu’il désira la quitter le moins possible. Après y avoir dîné quatre fois par semaine, il trouva charmant d’y manger tous les jours. Six mois après le mariage de sa fille, il donna deux mille francs par mois à titre de pension. Madame Marneffe invitait les personnes que son cher baron désirait traiter. D’ailleurs, le dîner était toujours fait pour six personnes, le baron pouvait en amener trois à l’improviste. Lisbeth réalisa par son économie le problème extraordinaire d’entretenir splendidement cette table pour la somme de mille francs, et donner mille francs par mois à madame Marneffe. La toilette de Valérie étant payée largement par Crevel et par le baron, les deux amies trouvaient encore un billet de mille francs par mois sur cette dépense. Aussi cette femme si pure, si candide, possédait-elle alors environ cent cinquante mille francs d’économies. Elle avait accumulé ses rentes et ses bénéfices mensuels en les capitalisant et les grossissant de gains énormes dus à la générosité avec laquelle Crevel faisait participer le capital de sa petite duchesse au bonheur de ses opérations financières. Crevel avait initié Valérie à l’argot et aux spéculations de la Bourse; et, comme toutes les Parisiennes, elle était promptement devenue plus forte que son maître. Lisbeth, qui ne dépensait pas un liard de ses douze cents francs, dont le loyer et la toilette étaient payés, qui ne sortait pas un sou de sa poche, possédait également un petit capital de cinq à six mille francs que Crevel lui faisait paternellement valoir.
L’amour du baron et celui de Crevel étaient néanmoins une rude charge pour Valérie. Le jour où le récit de ce drame recommence, excitée par l’un de ces événements qui font dans la vie l’office de la cloche aux coups de laquelle s’amassent les essaims, Valérie était montée chez Lisbeth pour s’y livrer à ces bonnes élégies, longuement parlées, espèces de cigarettes fumées à coups de langue, par lesquelles les femmes endorment les petites misères de leur vie.