A six heures, la famille passa dans la salle à manger. Le couvert d’Hector était mis.
—Laissez-le! dit la baronne à Mariette; monsieur vient quelquefois tard.
—Oh! mon père viendra, dit Hulot fils à sa mère; il me l’a promis à la Chambre en nous quittant.
Lisbeth, de même qu’une araignée au centre de sa toile, observait toutes les physionomies. Après avoir vu naître Hortense et Victorin, leurs figures étaient pour elle comme des glaces à travers lesquelles elle lisait dans ces jeunes âmes. Or, à certains regards jetés à la dérobée par Victorin sur sa mère, elle reconnut quelque malheur près de fondre sur Adeline, et que Victorin hésitait à révéler. Le jeune et célèbre avocat était triste en dedans. Sa profonde vénération pour sa mère éclatait dans la douleur avec laquelle il la contemplait. Hortense, elle, était évidemment occupée de ses propres chagrins; et, depuis quinze jours, Lisbeth savait qu’elle éprouvait les premières inquiétudes que le manque d’argent cause aux gens probes, aux jeunes femmes à qui la vie a toujours souri et qui déguisent leurs angoisses. Aussi, dès le premier moment, la cousine Bette devina-t-elle que la mère n’avait rien donné à sa fille. La délicate Adeline était donc descendue aux fallacieuses paroles que le besoin suggère aux emprunteurs. La préoccupation d’Hortense, celle de son frère, la profonde mélancolie de la baronne rendirent le dîner triste, surtout si l’on se représente le froid que jetait déjà la surdité du vieux maréchal. Trois personnes animaient la scène, Lisbeth, Célestine et Wenceslas. L’amour d’Hortense avait développé chez l’artiste l’animation polonaise, cette vivacité d’esprit gascon, cette aimable turbulence qui distingue ces Français du Nord. Sa situation d’esprit, sa physionomie disaient assez qu’il croyait en lui-même, et que la pauvre Hortense, fidèle aux conseils de sa mère, lui cachait tous les tourments domestiques.
—Tu dois être bien heureuse, dit Lisbeth à sa petite cousine en sortant de table, ta maman t’a tirée d’affaire en te donnant son argent.
—Maman! répondit Hortense étonnée. Oh! pauvre maman, moi qui pour elle voudrais en faire, de l’argent! Tu ne sais pas, Lisbeth, eh bien! j’ai le soupçon affreux qu’elle travaille en secret.
On traversait alors le grand salon obscur, sans flambeaux, en suivant Mariette qui portait la lampe de la salle à manger dans la chambre à coucher d’Adeline. En ce moment, Victorin toucha le bras de Lisbeth et d’Hortense; toutes deux comprenant la signification de ce geste laissèrent Wenceslas, Célestine, le maréchal et la baronne aller dans la chambre à coucher, et restèrent groupés, à l’embrasure d’une fenêtre.
—Qu’y a-t-il, Victorin? dit Lisbeth. Je parie que c’est quelque désastre causé par ton père.
—Hélas! oui, répondit Victorin. Un usurier, nommé Vauvinet, a pour soixante mille francs de lettres de change de mon père, et veut le poursuivre! J’ai voulu parler de cette déplorable affaire à mon père à la Chambre, il n’a pas voulu me comprendre, il m’a presque évité. Faut-il prévenir notre mère?
—Non, non, dit Lisbeth, elle a trop de chagrins, tu lui donnerais le coup de la mort, il faut la ménager. Vous ne savez pas où elle en est; sans votre oncle, vous n’eussiez pas trouvé de dîner ici aujourd’hui.