—Ah! si vous m’aviez vu, reprit le sous-chef, il y a dix-sept ans...

—Vous étiez gentil? répliqua Crevel.

—C’est ce qui m’a perdu; si j’avais été comme vous je serais Pair et Maire.

—Oui, dit en souriant Crevel, vous avez trop fait la guerre, et, des deux métaux que l’on gagne à cultiver le dieu du commerce, vous avez pris le mauvais, la drogue!

Et Crevel éclata de rire. Si Marneffe se fâchait à propos de son honneur en péril, il prenait toujours bien ces vulgaires et ignobles plaisanteries; elles étaient comme la petite monnaie de la conversation entre Crevel et lui.

—Ève me coûte cher, c’est vrai; mais, ma foi, courte et bonne, voilà ma devise.

—J’aime mieux longue et heureuse, répliqua Crevel.

Madame Marneffe entra, vit son mari jouant avec Crevel, et le baron, tous trois seuls dans le salon; elle comprit, au seul aspect de la figure du dignitaire municipal, toutes les pensées qui l’avaient agité, son parti fut aussitôt pris.

—Marneffe! mon chat! dit-elle en venant s’appuyer sur l’épaule de son mari et passant ses jolis doigts dans des cheveux d’un vilain gris sans pouvoir couvrir la tête en les ramenant, il est bien tard pour toi, tu devrais t’aller coucher. Tu sais que demain il faut te purger, le docteur l’a dit, et Reine te fera prendre du bouillon aux herbes dès sept heures... Si tu veux vivre, laisse là ton piquet...

—Faisons-le en cinq marqués? demanda Marneffe à Crevel.