—Oui, c’est vrai, dit Hulot, je l’avoue, nous vieillissons. Mais, mon ami, comment renoncer à voir ces belles créatures se déshabillant, roulant leurs cheveux, nous regardant avec un fin sourire à travers leurs doigts quand elles mettent leurs papillotes, faisant toutes leurs mines, débitant leurs mensonges, et se disant peu aimées, quand elles nous voient harassés par les affaires, et nous distrayant malgré tout?

—Oui, ma foi! c’est la seule chose agréable de la vie... s’écria Crevel. Ah! quand un minois vous sourit, et qu’on vous dit: «Mon bon chéri, sais-tu combien tu es aimable! Moi, je suis sans doute autrement faite que les autres femmes qui se passionnent pour de petits jeunes gens à barbe de bouc, des drôles qui fument, et grossiers comme des laquais! car leur jeunesse leur donne une insolence!... Enfin, ils viennent, ils vous disent bonjour et ils s’en vont... Moi, que tu soupçonnes de coquetterie, je préfère à ces moutards les gens de cinquante ans, on garde ça long-temps; c’est dévoué, ça sait qu’une femme se retrouve difficilement, et ils nous apprécient... Voilà pourquoi je t’aime, grand scélérat!...» Et elles accompagnent ces espèces d’aveux, de minauderies, de gentillesses, de... Ah! c’est faux comme des programmes d’Hôtel-de-Ville...

—Le mensonge vaut souvent mieux que la vérité, dit Hulot en se rappelant quelques scènes charmantes évoquées par la pantomime de Crevel qui singeait Valérie. On est forcé de travailler le Mensonge, de coudre des paillettes à ses habits de théâtre...

—Et puis enfin, on les a, ces menteuses! dit brutalement Crevel.

—Valérie est une fée, cria le baron, elle vous métamorphose un vieillard en jeune homme...

—Ah! oui, reprit Crevel, c’est une anguille qui vous coule entre les mains; mais c’est la plus jolie des anguilles... blanche et douce comme du sucre!... drôle comme Arnal, et des inventions! Ah!

—Oh! oui, elle est bien spirituelle! s’écria le baron ne pensant plus à sa femme.

Les deux confrères se couchèrent les meilleurs amis du monde, en se rappelant une à une les perfections de Valérie, les intonations de sa voix, ses chatteries, ses gestes, ses drôleries, les saillies de son esprit, celles de son cœur; car cette artiste en amour avait des élans admirables, comme les ténors qui chantent un air mieux un jour que l’autre. Et tous les deux ils s’endormirent, bercés par ces réminiscences tentatrices et diaboliques, éclairées par les feux de l’enfer.

Le lendemain, à neuf heures, Hulot parla d’aller au Ministère, Crevel avait affaire à la campagne. Ils sortirent ensemble, et Crevel tendit la main au baron en lui disant:—Sans rancune, n’est-ce pas? car nous ne pensons plus ni l’un ni l’autre à madame Marneffe.

—Oh! c’est bien fini! répondit Hulot en exprimant une sorte d’horreur.