—Imite-moi, mon enfant, reprit la mère. Sois douce et bonne, et tu auras la conscience paisible. Au lit de mort, un homme se dit:«—Ma femme ne m’a jamais causé la moindre peine!...» Et Dieu, qui entend ces derniers soupirs-là, nous les compte. Si je m’étais livrée à des fureurs, comme toi, que serait-il arrivé?... Ton père se serait aigri, peut-être m’aurait-il quittée, et il n’aurait pas été retenu par la crainte de m’affliger; notre ruine, aujourd’hui consommée, l’eût été dix ans plus tôt, nous aurions offert le spectacle d’un mari et d’une femme vivant chacun de son côté, scandale affreux, désolant, car c’est la mort de la Famille. Ni ton frère, ni toi, vous n’eussiez pu vous établir... Je me suis sacrifiée, et si courageusement que, sans cette dernière liaison de ton père, le monde me croirait encore heureuse. Mon officieux et bien courageux mensonge a jusqu’à présent protégé Hector; il est encore considéré; seulement cette passion de vieillard l’entraîne trop loin, je le vois. Sa folie, je le crains, crèvera le paravent que je mettais entre le monde et nous... Mais, je l’ai tenu pendant vingt-trois ans, ce rideau, derrière lequel je pleurais, sans mère, sans confident, sans autre secours que celui de la religion, et j’ai procuré vingt-trois ans d’honneur à la famille.
Hortense écoutait sa mère, les yeux fixes. La voix calme et la résignation de cette suprême douleur fit taire l’irritation de la première blessure chez la jeune femme, les larmes la gagnèrent, elles revinrent à torrents. Dans un accès de piété filiale, écrasée par la sublimité de sa mère, elle se mit à genoux devant elle, saisit le bas de sa robe et la baisa, comme de pieux catholiques baisent les saintes reliques d’un martyr.
—Lève-toi, mon Hortense, dit la baronne, un pareil témoignage de ma fille efface de bien mauvais souvenirs! Viens sur mon cœur, oppressé de ton chagrin seulement. Le désespoir de ma pauvre petite fille, dont la joie était ma seule joie, a brisé le cachet sépulcral que rien ne devait lever de ma lèvre. Oui, je voulais emporter mes douleurs au tombeau, comme un suaire de plus. Pour calmer ta fureur, j’ai parlé... Dieu me pardonnera! Oh! si ma vie devait être ta vie, que ne ferais-je pas!... Les hommes, le monde, le hasard, la nature, Dieu, je crois, nous vendent l’amour au prix des plus cruelles tortures. Je payerai de vingt-quatre années de désespoir, de chagrins incessants, d’amertumes, dix années heureuses...
—Tu as eu dix ans, chère maman, et moi trois ans seulement!... dit l’égoïste amoureuse.
—Rien n’est perdu, ma petite, attends Wenceslas.
—Ma mère, dit-elle, il a menti! il m’a trompée... Il m’a dit: «Je n’irai pas,» et il y est allé. Et cela, devant le berceau de son enfant!...
—Pour leur plaisir, les hommes, mon ange, commettent les plus grandes lâchetés, des infamies, des crimes; c’est à ce qu’il paraît dans leur nature. Nous autres femmes, nous sommes vouées au sacrifice. Je croyais mes malheurs achevés, et ils commencent, car je ne m’attendais pas à souffrir doublement en souffrant dans ma fille. Courage et silence!... Mon Hortense, jure-moi de ne parler qu’à moi de tes chagrins, de n’en rien laisser voir devant des tiers... Oh! sois aussi fière que ta mère!
En ce moment Hortense tressaillit, elle entendit le pas de son mari.
—Il paraît, dit Wenceslas en entrant, que Stidmann est venu pendant que j’étais allé chez lui.
—Vraiment!... s’écria la pauvre Hortense avec la sauvage ironie d’une femme offensée qui se sert de la parole comme d’un poignard.