—Oh! si c’était possible?
—J’en suis sûre, dit Valérie piquée. Ton pauvre beau-père est un homme fini sous tous les rapports, qui par amour-propre veut avoir l’air d’être aimé, veut faire croire qu’il a une maîtresse, et il a tant de vanité sur cet article que je le gouverne entièrement. La baronne aime encore tant son vieil Hector (il me semble toujours parler de l’Iliade), que les deux vieux obtiendront d’Hortense ton raccommodement. Seulement, si tu ne veux pas avoir des orages chez toi, ne reste pas vingt jours sans venir voir ta maîtresse... Je me mourais. Mon petit, on doit des égards, quand on est gentilhomme, à une femme qu’on a compromise au point où je le suis, surtout quand cette femme a bien des ménagements à prendre pour sa réputation... Reste à dîner, mon ange... Et songe que je dois être d’autant plus froide avec toi, que tu es l’auteur de cette trop visible faute.
On annonça le baron Montès, Valérie se leva, courut à sa rencontre, lui parla pendant quelques instants à l’oreille, et fit avec lui les mêmes réserves pour son maintien qu’elle venait de faire avec Wenceslas; car le Brésilien eut une contenance diplomatique appropriée à la grande nouvelle qui le comblait de joie, il était certain de sa paternité, lui!...
Grâce à cette stratégie basée sur l’amour-propre de l’homme à l’état d’amant, Valérie eut à sa table, tous joyeux, animés, charmés, quatre hommes se croyant adorés, et que Marneffe nomma plaisamment à Lisbeth, en s’y comprenant, les cinq pères de l’Église.
Le baron Hulot seul montra d’abord une figure soucieuse. Voici pourquoi: au moment de quitter son cabinet, il était venu voir le Directeur du Personnel, un général, son camarade depuis trente ans, et il lui avait parlé de nommer Marneffe à la place de Coquet, qui consentait à donner sa démission.
—Mon cher ami, lui dit-il, je ne voudrais pas demander cette faveur au maréchal sans que nous soyons d’accord et que j’aie eu votre agrément.
—Mon cher ami, répondit le Directeur du Personnel, permettez-moi de vous faire observer que, pour vous-même, vous ne devriez pas insister sur cette nomination. Je vous ai déjà dit mon opinion. Ce serait un scandale dans les bureaux, où l’on s’occupe déjà beaucoup trop de vous et de madame Marneffe. Ceci, bien entre nous. Je ne veux pas attaquer votre endroit sensible, ni vous désobliger en quoi que ce soit, je vais vous en donner la preuve. Si vous y tenez absolument, si vous voulez demander la place de monsieur Coquet, qui sera vraiment une perte pour les bureaux de la guerre (il y est depuis 1809), je partirai pour quinze jours à la campagne, afin de vous laisser le champ libre auprès du maréchal qui vous aime comme son fils. Je ne serai donc ni pour, ni contre, et je n’aurai rien fait contre ma conscience d’administrateur.
—Je vous remercie, répondit le baron, je réfléchirai à ce que vous venez de me dire.
—Si je me permets cette observation, mon cher ami, c’est qu’il y va beaucoup plus de votre intérêt personnel que de mon affaire ou de mon amour-propre. Le maréchal est le maître, d’abord. Puis, mon cher, on nous reproche tant de choses, qu’une de plus ou de moins! nous n’en sommes pas à notre virginité en fait de critiques. Sous la Restauration, on a nommé des gens pour leur donner des appointements et sans s’embarrasser du service... Nous sommes de vieux camarades...
—Oui, répondit le baron, et c’est bien pour ne pas altérer notre vieille et précieuse amitié que je...