—Lisbeth, dit le baron en saisissant la vieille fille par la main et lui montrant Hortense, tu peux me venir en aide. Ma pauvre Hortense a la tête tournée, elle croit son Wenceslas aimé de madame Marneffe, tandis qu’elle a voulu tout bonnement avoir un groupe de lui.
—Dalila! cria la jeune femme, la seule chose qu’il ait faite en un moment depuis notre mariage. Ce monsieur ne pouvait pas travailler pour moi, pour son fils, et il a travaillé pour cette vaurienne avec une ardeur... Oh! achevez-moi, mon père, car chacune de vos paroles est un coup de poignard.
En s’adressant à la baronne et à Victorin, Lisbeth haussa les épaules par un geste de pitié en leur montrant le baron qui ne pouvait pas la voir.
—Écoutez, mon cousin, dit Lisbeth, je ne savais pas ce qu’était madame Marneffe quand vous m’avez priée d’aller me loger au-dessus de chez elle et de tenir sa maison; mais, en trois ans, on apprend bien des choses. Cette créature est une fille! et une fille d’une dépravation qui ne peut se comparer qu’à celle de son infâme et hideux mari. Vous êtes la dupe, le Milord Pot-au-Feu de ces gens-là, vous serez mené par eux plus loin que vous ne le pensez! Il faut vous parler clairement, car vous êtes au fond d’un abîme.
En entendant parler ainsi Lisbeth, la baronne et sa fille lui jetèrent des regards semblables à ceux des dévots remerciant une madone de leur avoir sauvé la vie.
—Elle a voulu, cette horrible femme, brouiller le ménage de votre gendre, dans quel intérêt? je n’en sais rien; car mon intelligence est trop faible pour que je puisse voir clair dans ces ténébreuses intrigues, si perverses, ignobles, infâmes. Votre madame Marneffe n’aime pas votre gendre, mais elle le veut à ses genoux par vengeance. Je viens de traiter cette misérable comme elle le méritait. C’est une courtisane sans pudeur, je lui ai déclaré que je quittais sa maison, que je voulais dégager mon honneur de ce bourbier... Je suis de ma famille avant tout. J’ai su que ma petite cousine avait quitté Wenceslas, et je viens! Votre Valérie que vous prenez pour une sainte est la cause de cette cruelle séparation; puis-je rester chez une pareille femme? Notre petite chère Hortense, dit-elle en touchant le bras au baron d’une manière significative, est peut-être la dupe d’un désir de ces sortes de femmes qui, pour avoir un bijou, sacrifieraient toute une famille. Je ne crois pas Wenceslas coupable, mais je le crois faible et je ne dis pas qu’il ne succomberait point à des coquetteries si raffinées. Ma résolution est prise. Cette femme vous est funeste, elle vous mettra sur la paille. Je ne veux pas avoir l’air de tremper dans la ruine de ma famille; moi qui ne suis là depuis trois ans que pour l’empêcher. Vous êtes trompé, mon cousin. Dites bien fermement que vous ne vous mêlerez pas de la nomination de cet ignoble monsieur Marneffe, et vous verrez ce qui arrivera! L’on vous taille de fameuses étrivières pour ce cas-là.
Lisbeth releva sa petite cousine et l’embrassa passionnément.
—Ma chère Hortense, tiens bon, lui dit-elle à l’oreille.
La baronne embrassa sa cousine Bette avec l’enthousiasme d’une femme qui se voit vengée. La famille tout entière gardait un silence profond autour de ce père, assez spirituel pour savoir ce que dénotait ce silence. Une formidable colère passa sur son front et sur son visage en signes évidents; toutes les veines grossirent, les yeux s’injectèrent de sang, le teint se marbra. Adeline se jeta vivement à genoux devant lui, lui prit les mains:—Mon ami, mon ami, grâce!
—Je vous suis odieux! dit le baron en laissant échapper le cri de sa conscience.