—Tenez! voilà trois cents francs, dit Lisbeth en tirant quinze pièces d’or de sa bourse. Allez-vous-en, et ne revenez jamais ici...

Elle accompagna le père du garde-magasin des vivres d’Oran jusqu’à la porte, où elle désigna le vieillard ivre au concierge.

—Toutes les fois que cet homme-là viendra, si, par hasard, il vient, vous ne laisserez pas entrer, et vous lui direz que je n’y suis pas. S’il cherchait à savoir si monsieur Hulot fils, si madame la baronne Hulot demeurent ici, vous lui répondriez que vous ne connaissez pas ces personnes-là...

—C’est bien, mademoiselle.

—Il y va de votre place, en cas d’une sottise, même involontaire, dit la vieille fille à l’oreille de la portière.—Mon cousin, dit-elle à l’avocat qui rentrait, vous êtes menacé d’un grand malheur.

—Lequel?

—Votre femme aura, dans quelques jours d’ici, madame Marneffe pour belle-mère.

—C’est ce que nous verrons! répondit Victorin.

Depuis six mois, Lisbeth payait exactement une petite pension à son protecteur, le baron Hulot, de qui elle était la protectrice; elle connaissait le secret de sa demeure, et elle savourait les larmes d’Adeline à qui, lorsqu’elle la voyait gaie et pleine d’espoir, elle disait, comme on vient de le voir:—Attendez-vous à lire quelque jour le nom de mon pauvre cousin à l’article Tribunaux. En ceci, comme précédemment, elle allait trop loin dans sa vengeance. Elle avait éveillé la prudence de Victorin. Victorin avait résolu d’en finir avec cette épée de Damoclès, incessamment montrée par Lisbeth, et avec le démon femelle à qui sa mère et la famille devaient tant de malheurs. Le prince de Wissembourg, qui connaissait la conduite de madame Marneffe, appuyait l’entreprise secrète de l’avocat, il lui avait promis, comme promet un président du conseil, l’intervention cachée de la police pour éclairer Crevel, et pour sauver toute une fortune des griffes de la diabolique courtisane à laquelle il ne pardonnait ni la mort du maréchal Hulot, ni la ruine totale du Conseiller-d’État.

Ces mots:—«Il en demande à ses anciennes maîtresses!» dits par Lisbeth, occupèrent pendant toute la nuit la baronne. Semblable aux malades condamnés qui se livrent aux charlatans, semblable aux gens arrivés dans la dernière sphère dantesque du désespoir, ou aux noyés qui prennent des bâtons flottants pour des amarres, elle finit par croire la bassesse dont le seul soupçon l’avait indignée, et elle eut l’idée d’appeler à son secours une de ces odieuses femmes. Le lendemain matin, sans consulter ses enfants, sans dire un mot à personne, elle alla chez mademoiselle Josépha Mirah, prima donna de l’Académie royale de Musique, y chercher ou y perdre l’espoir qui venait de luire comme un feu follet. A midi, la femme de chambre de la célèbre cantatrice lui remettait la carte de la baronne Hulot, en lui disant que cette personne attendait à sa porte après avoir fait demander si mademoiselle pouvait la recevoir.