—Papa, dit Hortense, est commissaire du Roi pour le moment; il voit tous les jours les deux ministres à la chambre, et il fera ton affaire, je m’en charge. Vous deviendrez riche, madame la comtesse Steinbock!

—Non, mon homme est trop paresseux, il reste des semaines entières à tracasser de la cire rouge, et rien n’avance. Ah bah! il passe sa vie au Louvre, à la Bibliothèque à regarder des estampes et à les dessiner. C’est un flâneur.

Et les deux cousines continuèrent à plaisanter. Hortense riait comme lorsqu’on s’efforce de rire, car elle était envahie par un amour que toutes les jeunes filles ont subi, l’amour de l’inconnu, l’amour à l’état vague et dont les pensées se concrètent autour d’une figure qui leur est jetée par hasard, comme les floraisons de la gelée se prennent à des brins de paille suspendus par le vent à la marge d’une fenêtre. Depuis dix mois, elle avait fait un être réel du fantastique amoureux de sa cousine par la raison qu’elle croyait, comme sa mère, au célibat perpétuel de sa cousine; et depuis huit jours, ce fantôme était devenu le comte Wenceslas Steinbock, le rêve avait un acte de naissance, la vapeur se solidifiait en un jeune homme de trente ans. Le cachet qu’elle tenait à la main, espèce d’Annonciation où le génie éclatait comme une lumière, eut la puissance d’un talisman. Hortense se sentait si heureuse, qu’elle se prit à douter que ce conte fût de l’histoire; son sang fermentait, elle riait comme une folle pour donner le change à sa cousine.

—Mais il me semble que la porte du salon est ouverte, dit la cousine Bette, allons donc voir si monsieur Crevel est parti...

—Maman est bien triste depuis deux jours, le mariage dont il était question est sans doute rompu...

—Bah! ça peut se raccommoder, il s’agit (je puis te dire cela) d’un conseiller à la Cour royale. Aimerais-tu être madame la présidente? Va, si cela dépend de monsieur Crevel, il me dira bien quelque chose, et je saurai demain s’il y a de l’espoir!...

—Cousine, laisse-moi le cachet, demanda Hortense, je ne le montrerai pas... La fête de maman est dans un mois, je te le remettrai, le matin...

—Non, rends-le-moi... il y faut un écrin.

—Mais je le ferai voir à papa, pour qu’il puisse parler au ministre en connaissance de cause, car les autorités ne doivent pas se compromettre, dit-elle.

—Eh! bien, ne le montre pas à ta mère, voilà tout ce que je te demande; car si elle me connaissait un amoureux, elle se moquerait de moi...