—Je le crois, répondit-elle sans épouvanter de ce mot pris à l’argot des coulisses.
—Qu’allons-nous devenir? reprit Marneffe, le propriétaire nous saisira demain. Et ton père, qui s’avise de mourir sans faire de testament! Ma parole d’honneur, ces gens de l’Empire se croient tous immortels comme leur Empereur.
—Pauvre père, dit-elle, il n’a eu que moi d’enfant, il m’aimait bien! La comtesse aura brûlé le testament. Comment m’aurait-il oublié, lui qui nous donnait de temps en temps des trois ou quatre billets de mille francs à la fois?
—Nous devons quatre termes, quinze cents francs! notre mobilier les vaut-il? That is the question! a dit Shakspeare.
—Tiens, adieu, mon chat, dit Valérie qui n’avait pris que quelques bouchées de veau d’où la domestique avait extrait le jus pour un brave soldat revenu d’Alger. Aux grands maux, les grands remèdes!
—Valérie! où vas-tu? s’écria Marneffe en coupant à sa femme le chemin de la porte.
—Je vais voir notre propriétaire, répondit-elle en arrangeant ses anglaises sous son joli chapeau. Toi, tu devrais tâcher de te bien mettre avec cette vieille fille, si toutefois elle est cousine du directeur.
L’ignorance où sont les locataires d’une même maison de leurs situations sociales réciproques est un des faits constants qui peuvent le plus peindre l’entraînement de la vie parisienne; mais il est facile de comprendre qu’un employé qui va tous les jours de grand matin à son bureau, qui revient chez lui pour dîner, qui sort tous les soirs, et qu’une femme adonnée aux plaisirs de Paris, puissent ne rien savoir de l’existence d’une vieille fille logée au troisième étage au fond de la cour de leur maison, surtout quand cette fille a les habitudes de mademoiselle Fischer.
La première de la maison, Lisbeth allait chercher son lait, son pain, sa braise, sans parler à personne, et se couchait avec le soleil; elle ne recevait jamais de lettres, ni de visites, elle ne voisinait point. C’était une de ces existences anonymes, entomologiques, comme il y en a dans certaines maisons, où l’on apprend au bout de quatre ans qu’il existe un vieux monsieur au quatrième qui a connu Voltaire, Pilastre du Rosier, Beaujon, Marcel, Molé, Sophie Arnoult, Franklin et Robespierre. Ce que monsieur et madame Marneffe venaient de dire sur Lisbeth Fischer, ils l’avaient appris à cause de l’isolement du quartier et des rapports que leur détresse avait établis entre eux et les portiers dont la bienveillance leur était trop nécessaire pour ne pas avoir été soigneusement entretenue. Or, la fierté, le mutisme, la réserve de la vieille fille avaient engendré chez les portiers ce respect exagéré, ces rapports froids qui dénotent le mécontentement inavoué de l’inférieur. Les portiers se croyaient d’ailleurs dans l’espèce, comme on dit au Palais, les égaux d’un locataire dont le loyer était de deux cent cinquante francs. Les confidences de la cousine Bette à sa petite cousine Hortense étant vraies, chacun comprendra que la portière avait pu, dans quelque conversation intime avec les Marneffe, calomnier mademoiselle Fischer en croyant simplement médire d’elle.
Lorsque la vieille fille reçut son bougeoir des mains de la respectable madame Olivier, la portière, elle s’avança pour voir si les fenêtres de la mansarde au-dessus de son appartement étaient éclairées. A cette heure, en juillet, il faisait si sombre au fond de la cour, que la vieille fille ne pouvait pas se coucher sans lumière.