—Que vous est-il arrivé? demanda madame Chiffreville.

—Vous ne connaissez pas notre aventure avec ce Brunner, qui avait l’audace d’aspirer à la main de Cécile?... C’est le fils d’un cabaretier allemand, le neveu d’un marchand de peaux de lapins.

—Est-ce possible? Vous, si sagace!... dit une dame.

—Ces aventuriers sont si fins! Mais nous avons tout su par Berthier. Cet Allemand a pour ami un pauvre diable qui joue de la flûte! Il est lié avec un homme qui tient un garni, rue du Mail, avec des tailleurs... Nous avons appris qu’il a mené la vie la plus crapuleuse, et aucune fortune ne peut suffire à un drôle qui a déjà mangé celle de sa mère...

—Mais mademoiselle votre fille eût été bien malheureuse!... dit madame Berthier.

—Et comment vous a-t-il été présenté? demanda la vieille madame Lebas.

—C’est une vengeance de monsieur Pons; il nous a présenté ce beau monsieur-là pour nous livrer au ridicule... Ce Brunner, ça veut dire Fontaine (on nous le donnait pour un grand seigneur), est d’une assez triste santé, chauve, les dents gâtées; aussi m’a-t-il suffi de le voir une fois pour me défier de lui.

—Mais cette grande fortune dont vous me parliez? demanda timidement une jeune femme.

—La fortune n’est pas aussi considérable qu’on le dit. Les tailleurs, le maître d’hôtel et lui, tous ont gratté leurs caisses pour faire une maison de Banque... Aujourd’hui, qu’est-ce que la Banque, quand on la commence? c’est la licence de se ruiner. Une femme qui se couche millionnaire peut se réveiller réduite à ses propres. Du premier mot, à première vue, nous avons eu notre opinion faite sur ce monsieur qui ne sait rien de nos usages. On voit à ses gants, à son gilet, que c’est un ouvrier, le fils d’un gargotier allemand, sans noblesse dans les sentiments, un buveur de bière, et qui fume!... ah! madame! vingt-cinq pipes par jour. Quel eût été le sort de ma pauvre Lili?... J’en frémis encore. Dieu nous a sauvées! Cécile n’aimait d’ailleurs pas ce monsieur... Pouvions-nous attendre une pareille mystification d’un parent, d’un habitué de notre maison, qui dîne chez nous deux fois par semaine depuis vingt ans! que nous avons couvert de bienfaits, et qui jouait si bien la comédie qu’il a nommé Cécile son héritière devant le garde des sceaux, le procureur général, le premier président... Ce Brunner et monsieur Pons s’entendaient pour s’attribuer l’un à l’autre des millions!... Non, je vous l’assure, vous toutes, mesdames, vous eussiez été prises à cette mystification d’artiste!

En quelques semaines, les familles réunies des Popinot, des Camusot et leurs adhérents avaient remporté dans le monde un triomphe facile, car personne n’y prit la défense du misérable Pons, du parasite, du sournois, de l’avare, du faux bonhomme enseveli sous le mépris, regardé comme une vipère réchauffée au sein des familles, comme un homme d’une méchanceté rare, un saltimbanque dangereux qu’on devait oublier.