—Ah! vous m’aimerez encore mieux! reprit-elle en recevant un regard de Pons; vous aimerez votre bonne grosse Cibot comme une mère? Eh bien! c’est cela; je suis votre mère, vous êtes tous deux mes enfants!... Ah! si je connaissais ceux qui vous ont causé du chagrin, je me ferais mener en cour d’assises et même à la correctionnelle, car je leux arracherais les yeux?... Ces gens-là méritent d’être fait mourir à la barrière Saint-Jacques! et c’est encore trop doux pour de pareils scélérats!... Vous si bon, si tendre, car vous n’avez un cœur d’or, vous étiez créé et mis au monde pour rendre une femme heureuse... Oui, vous l’aureriez rendue heureuse... ça se voit, vous étiez taillé pour cela... Moi, d’abord, en voyant comment vous êtes avec monsieur Schmucke, je me disais:—Non, monsieur Pons a manqué sa vie! il était fait pour être un bon mari... Allez, vous aimez les femmes!

—Ah! oui, dit Pons, et je n’en ai jamais eu!...

—Vraiment! s’écria la Cibot d’un air provocateur en se rapprochant de Pons et lui prenant la main. Vous ne savez pas ce que c’est que n’avoir une maîtresse qui fait les cent coups pour son ami? C’est-il possible! Moi, à votre place, je ne voudrais pas m’en aller d’ici dans l’autre monde sans avoir connu le plus grand bonheur qu’il y ait sur terre!... Pauvre bichon! si j’étais ce que j’ai été, parole d’honneur, je quitterais Cibot pour vous! Mais avec un nez taillé comme ça, car vous avez un fier nez! comment avez-vous fait, mon pauvre chérubin?... Vous me direz: Toutes les femmes ne se connaissent pas en hommes... et c’est un malheur qu’elles se marient à tort et à travers, que ça fait pitié. Moi, je vous croyais des maîtresses à la douzaine, des danseuses, des actrices, des duchesses, rapport à vos absences!... Qu’en vous voyant sortir, je disais toujours à Cibot: «Tiens, voilà monsieur Pons qui va courir le guilledou!» Parole d’honneur! je disais cela, tant je vous croyais aimé des femmes! Le ciel vous a créé pour l’amour... Tenez, mon cher petit monsieur, j’ai vu cela le jour où vous avez dîné ici pour la première fois. Oh! étiez-vous touché du plaisir que vous donniez à monsieur Schmucke! Et lui qui en pleurait encore le lendemain, en me disant: Montam Zibod, il ha tinné izi! que j’en ai pleuré comme une bête aussi. Et comme il était triste, quand vous avez recommencé vos villevoustes! et à aller dîner en ville! Pauvre homme! jamais désolation pareille ne s’est vue! Ah! vous avez bien raison de faire de lui votre héritier! Allez, c’est toute une famille pour vous, ce digne, ce cher homme-là!... Ne l’oubliez pas! autrement Dieu ne vous recevrait pas dans son paradis, où il doit ne laisser entrer que ceux qui ont été reconnaissants envers leurs amis en leur laissant des rentes.

Pons faisait de vains efforts pour répondre, la Cibot parlait comme le vent marche. Si l’on a trouvé le moyen d’arrêter les machines à vapeur, celui de stoper la langue d’une portière épuisera le génie des inventeurs.

—Je sais ce que vous allez dire! reprit-elle. Ça ne tue pas, mon cher monsieur, de faire son testament quand on est malade; et n’à votre place, moi, crainte d’accident, je ne voudrais pas abandonner ce pauvre mouton-là, car c’est la bonne bête du bon Dieu; il ne sait rien de rien; je ne voudrais pas le mettre à la merci des rapiats d’hommes d’affaires, et de parents que c’est tous canailles! Voyons, y a-t-il quelqu’un qui, depuis vingt jours, soit venu vous voir?... Et vous leur donneriez votre bien! Savez-vous qu’on dit que tout ce qui est ici en vaut la peine?

—Mais, oui, dit Pons.

—Rémonencq, qui vous connaît pour un amateur, et qui brocante, dit qu’il vous ferait bien trente mille francs de rente viagère, pour avoir vos tableaux après vous... En voilà une affaire! A votre place, je la ferais! Mais j’ai cru qu’il se moquait de moi, quand il m’a dit cela... Vous devriez avertir monsieur Schmucke de la valeur de toutes ces choses-là, car c’est un homme qu’on tromperait comme un enfant; il n’a pas la moindre idée de ce que valent les belles choses que vous avez! Il s’en doute si peu, qu’il les donnerait pour un morceau de pain, si, par amour pour vous, il ne les gardait pas pendant toute sa vie, s’il vit après vous, toutefois, car il mourra de votre mort! Mais je suis là, moi! je le défendrai envers et contre tous!... moi et Cibot.

—Chère madame Cibot, répondit Pons attendri par cet effroyable bavardage où le sentiment paraissait être naïf comme il l’est chez les gens du peuple; que serais-je devenu sans vous et Schmucke?

—Ah! nous sommes bien vos seuls amis sur cette terre! ça c’est bien vrai! Mais deux bons cœurs valent toutes les familles... Ne me parlez pas de la famille! C’est comme la langue, disait cet ancien acteur, c’est tout ce qu’il y a de meilleur et de pire... Où sont-ils donc, vos parents? En avez-vous, des parents?... je ne les ai jamais vus...

—C’est eux qui m’ont mis sur le grabat!... s’écria Pons avec une profonde amertume.