—Écoutez, ma chère madame Cibot, dit-il en la faisant rentrer et l’emmenant dans son cabinet, je vais vous payer la dette de reconnaissance que j’ai contractée envers vous, à qui je dois ma place de la mairie...
—Nous partagerons, dit-elle vivement.
—Quoi? demanda le docteur.
—La succession, répondit la portière.
—Vous ne me connaissez pas, répliqua le docteur en se posant en Valérius Publicola. Ne parlons plus de cela. J’ai pour ami de collége un garçon fort intelligent, et nous sommes d’autant plus liés, que nous avons eu les mêmes chances dans la vie. Pendant que j’étudiais la médecine, il faisait son droit; pendant que j’étais interne, il grossoyait chez un avoué, maître Couture. Fils d’un cordonnier, comme je suis celui d’un culottier, il n’a pas trouvé de sympathies bien vives autour de lui, mais il n’a pas trouvé non plus de capitaux; car, après tout, les capitaux ne s’obtiennent que par sympathie. Il n’a pu traiter d’une étude qu’en province, à Mantes... Or, les gens de province comprennent si peu les intelligences parisiennes, que l’on a fait mille chicanes à mon ami.
—Des canailles! s’écria la Cibot.
—Oui, reprit le docteur, car on s’est coalisé contre lui si bien, qu’il a été forcé de revendre son étude pour des faits où l’on a su lui donner l’apparence d’un tort; le procureur du Roi s’en est mêlé; ce magistrat était du pays, il a pris fait et cause pour les gens du pays. Ce pauvre garçon, encore plus sec et plus râpé que je ne le suis, logé comme moi, nommé Fraisier, s’est réfugié dans notre Arrondissement; il en est réduit à plaider, car il est avocat, devant la Justice de paix et le tribunal de police ordinaire. Il demeure ici près, rue de la Perle. Allez au numéro 9, vous monterez trois étages, et, sur le palier, vous verrez imprimé en lettres d’or: CABINET DE MONSIEUR FRAISIER, sur un petit carré de maroquin rouge. Fraisier se charge spécialement des affaires contentieuses de messieurs les concierges, des ouvriers et de tous les pauvres de notre Arrondissement à des prix modérés. C’est un honnête homme, car je n’ai pas besoin de vous dire qu’avec ses moyens, s’il était fripon, il roulerait carrosse. Je verrai mon ami Fraisier ce soir. Allez chez lui demain de bonne heure, il connaît monsieur Louchard, le garde du commerce; monsieur Tabareau, l’huissier de la Justice de paix; monsieur Vitel, le juge de paix; et monsieur Trognon, notaire: il est lancé déjà parmi les gens d’affaires les plus considérés du quartier. S’il se charge de vos intérêts, si vous pouvez le donner comme conseil à monsieur Pons, vous aurez en lui, voyez-vous, un autre vous-même. Seulement, n’allez pas, comme avec moi, lui proposer des compromis qui blessent l’honneur; mais il a de l’esprit, vous vous entendrez. Puis, quant à reconnaître ses services, je serai votre intermédiaire...
Madame Cibot regarda le docteur malignement.
—N’est-ce pas l’homme de loi, dit-elle, qui a tiré la mercière de la rue Vieille-du-Temple, madame Florimond, de la mauvaise passe où elle était, rapport à cet héritage de son bon ami?...
—C’est lui-même, dit le docteur.