Pons lut attentivement ce grimoire. Après lecture il laissa tomber le papier et garda le silence. Cet observateur du travail humain, qui jusqu’alors avait négligé le moral, finit par compter tous les fils de la trame ourdie par la Cibot. Sa verve d’artiste, son intelligence d’élève de l’Académie de Rome, toute sa jeunesse lui revint pour quelques instants.

—Mon bon Schmucke, obéis-moi militairement. Écoute! descends à la loge et dis à cette affreuse femme que je voudrais revoir la personne qui m’est envoyée par mon cousin le président, et que, si elle ne vient pas, j’ai l’intention de léguer ma collection au Musée; qu’il s’agit de faire mon testament.

Schmucke s’acquitta de la commission; mais, au premier mot, la Cibot répondit par un sourire.

—Notre cher malade a eu, mon bon monsieur Schmucke, une attaque de fièvre chaude, et il a cru voir du monde dans sa chambre. Je vous donne ma parole d’honnête femme que personne n’est venu de la part de la famille de notre cher malade...

Schmucke revint avec cette réponse, qu’il répéta textuellement à Pons.

—Elle est plus forte, plus madrée, plus astucieuse, plus machiavélique que je ne le croyais, dit Pons en souriant, elle ment jusque dans sa loge! Figure-toi qu’elle a, ce matin, amené ici un Juif, nommé Élie Magus, Rémonencq et un troisième qui m’est inconnu, mais qui est plus affreux à lui seul que les deux autres. Elle a compté sur mon sommeil pour évaluer ma succession, le hasard a fait que je me suis éveillé, je les ai vus tous trois soupesant mes tabatières. Enfin, l’inconnu s’est dit envoyé par les Camusot, j’ai parlé avec lui... Cette infâme Cibot m’a soutenu que je rêvais... Mon bon Schmucke, je ne rêvais pas!... J’ai bien entendu cet homme, il m’a parlé... Les deux marchands se sont effrayés et ont pris la porte... J’ai cru que la Cibot se démentirait!... Cette tentative est inutile. Je vais tendre un autre piége où la scélérate se prendra... Mon pauvre ami, tu prends la Cibot pour un ange, c’est une femme qui m’a, depuis un mois, assassiné dans un but cupide. Je n’ai pas voulu croire à tant de méchanceté chez une femme qui nous avait servis fidèlement pendant quelques années. Ce doute m’a perdu... Combien t’a-t-on donné des huit tableaux?...

—Cinq mille francs.

—Bon Dieu, ils en valaient vingt fois autant! s’écria Pons, c’est la fleur de ma collection. Je n’ai pas le temps d’intenter un procès, d’ailleurs ce serait te mettre en cause comme la dupe de ces coquins... Un procès te tuerait! Tu ne sais pas ce que c’est que la justice! c’est l’égout de toutes les infamies morales... A voir tant d’horreurs, des âmes comme la tienne y succombent. Et puis tu seras assez riche. Ces tableaux m’ont coûté quatre mille francs, je les ai depuis trente-six ans... Mais nous avons été volés avec une habileté surprenante. Je suis sur le bord de ma fosse, je ne me soucie plus que de toi... de toi, le meilleur des êtres. Or, je ne veux pas que tu sois dépouillé, car tout ce que je possède est à toi. Donc, il faut te défier de tout le monde, et tu n’as jamais eu de défiance. Dieu te protége, je le sais; mais il peut t’oublier pendant un moment, et tu serais flibusté comme un vaisseau marchand. La Cibot est un monstre, elle me tue! et tu vois en elle un ange, je veux te la faire connaître, va la prier de t’indiquer un notaire, qui reçoive mon testament... et je te la montrerai les mains dans le sac.

Schmucke écoutait Pons comme s’il lui avait raconté l’Apocalypse. Qu’il existât une nature aussi perverse que devait être celle de la Cibot, si Pons avait raison, c’était pour lui la négation de la Providence.

Mon baufre ami Bons se droufe si mâle, dit l’Allemand en descendant à la loge et s’adressant à madame Cibot, qu’ile feud vaire son desdamand, alez chercher ein nodaire...