—Mais, mon ami, répondit héroïquement cette pauvre femme, de pareilles créatures ne connaissent pas l’amour! cet amour pur et dévoué que tu mérites; comment pourrais-tu, toi si perspicace, avoir la prétention de lutter avec un million?

—Chère Adeline! s’écria le baron en saisissant sa femme et la pressant sur son cœur.

La baronne venait de jeter du baume sur les plaies saignantes de l’amour-propre.

—Certes, ôtez la fortune au duc d’Hérouville, entre nous deux, elle n’hésiterait pas! dit le baron.

—Mon ami, reprit Adeline en faisant un dernier effort, s’il te faut absolument des maîtresses, pourquoi ne prends-tu pas, comme Crevel, des femmes qui ne soient pas chères et dans une classe à se trouver long-temps heureuses de peu. Nous y gagnerions tous. Je conçois le besoin, mais je ne comprends rien à la vanité...

—Oh! quelle bonne et excellente femme tu es! s’écria-t-il. Je suis un vieux fou. Je ne mérite pas d’avoir un ange comme toi pour compagne.

—Je suis tout bonnement la Joséphine de mon Napoléon, répondit-elle avec une teinte de mélancolie.

—Joséphine ne te valait pas, dit-il. Viens, je vais jouer le whist avec mon frère et mes enfants; il faut que je me mette à mon métier de père de famille, que je marie mon Hortense et que j’enterre le libertin...

Cette bonhomie toucha si fort la pauvre Adeline, qu’elle dit:—Cette créature a bien mauvais goût de préférer qui que ce soit à mon Hector. Ah! je ne te céderais pas pour tout l’or de la terre. Comment peut-on te laisser quand on a le bonheur d’être aimé par toi!...

Le regard par lequel le baron récompensa le fanatisme de sa femme la confirma dans l’opinion que la douceur et la soumission étaient les plus puissantes armes de la femme. Elle se trompait en ceci. Les sentiments nobles poussés à l’absolu produisent des résultats semblables à ceux des plus grands vices. Bonaparte est devenu l’Empereur pour avoir mitraillé le peuple à deux pas de l’endroit où Louis XVI a perdu la monarchie et la tête pour n’avoir pas laissé verser le sang d’un monsieur Sauce.