—Il y a douze cent cinquante-six francs... lui dit la Sauvage.
Schmucke haussa les épaules. Lorsque la Sauvage voulut procéder à l’ensevelissement de Pons, et mesurer le drap sur le corps, afin de couper le linceul et le coudre, il y eut une lutte horrible entre elle et le pauvre Allemand. Schmucke ressembla tout à fait à un chien qui mord tous ceux qui veulent toucher au cadavre de son maître. La Sauvage impatientée saisit l’Allemand, le plaça sur un fauteuil et l’y maintint avec une force herculéenne.
—Allons, ma petite! cousez le mort dans son linceul, dit-elle à madame Cantinet.
Une fois l’opération terminée, la Sauvage remit Schmucke à sa place, au pied du lit, et lui dit:
—Comprenez-vous? il fallait bien trousser ce pauvre homme en mort.
Schmucke se mit à pleurer; les deux femmes le laissèrent et allèrent prendre possession de la cuisine, où elles apportèrent à elles deux en peu d’instants toutes les choses nécessaires à la vie. Après avoir fait un premier mémoire de trois cent soixante francs, la Sauvage se mit à préparer un dîner pour quatre personnes, et quel dîner! Il y avait le faisan des savetiers, une oie grasse, comme pièce de résistance, une omelette aux confitures, une salade de légumes, et le pot au feu sacramentel dont tous les ingrédients étaient en quantité tellement exagérée, que le bouillon ressemblait à de la gelée de viande. A neuf heures du soir, le prêtre envoyé par le vicaire pour veiller Schmucke, vint avec Cantinet, qui apporta quatre cierges et des flambeaux d’église. Le prêtre trouva Schmucke couché le long de son ami, dans le lit, et le tenant étroitement embrassé. Il fallut l’autorité de la religion pour obtenir de Schmucke qu’il se séparât du corps. L’Allemand se mit à genoux, et le prêtre s’arrangea commodément dans le fauteuil. Pendant que le prêtre lisait ses prières, et que Schmucke, agenouillé devant le corps de Pons, priait Dieu de le réunir à Pons par un miracle, afin d’être enseveli dans la fosse de son ami, madame Cantinet était allée au Temple acheter un lit de sangle et un coucher complet, pour madame Sauvage; car le sac de douze cent cinquante-six francs était au pillage. A onze heures du soir, madame Cantinet vint voir si Schmucke voulait manger un morceau. L’Allemand fit signe qu’on le laissât tranquille.
—Le souper vous attend, monsieur Pastelot, dit alors la loueuse de chaises au prêtre.
Schmucke, resté seul, sourit comme un fou qui se voit libre d’accomplir un désir comparable à celui des femmes grosses. Il se jeta sur Pons et le tint encore une fois étroitement embrassé. A minuit, le prêtre revint, et Schmucke, grondé par lui, lâcha Pons, et se remit en prière. Au jour, le prêtre s’en alla. A sept heures du matin, le docteur Poulain vint voir Schmucke affectueusement et voulut l’obliger à manger; mais l’Allemand s’y refusa.
—Si vous ne mangez pas maintenant, vous sentirez la faim à votre retour, lui dit le docteur, car il faut que vous alliez à la mairie avec un témoin pour y déclarer le décès de monsieur Pons, et faire dresser l’acte...
—Moi! dit l’Allemand avec effroi.