—Mais on a dit que mon groupe était un chef-d’œuvre.
—Eh bien! tant mieux! Faites-en d’autres, répliqua cette sèche fille toute positive et incapable de comprendre la joie du triomphe ou la beauté dans les arts. Ne vous occupez plus de ce qui est vendu, fabriquez quelque autre chose à vendre. Vous avez dépensé deux cents francs d’argent, sans compter votre travail et votre temps, à ce diable de Samson. Votre pendule vous coûtera plus de deux mille francs à faire exécuter. Tenez, si vous m’en croyez, vous devriez achever ces deux petits garçons couronnant la petite fille avec des bluets, ça séduira les Parisiens! Moi, je vais passer chez monsieur Graff, le tailleur, avant d’aller chez monsieur Crevel... Remontez chez vous, et laissez-moi m’habiller.
Le lendemain, le baron, devenu fou de madame Marneffe, alla voir la cousine Bette, assez stupéfaite en ouvrant la porte de le trouver devant elle, car il n’était jamais venu lui faire une visite. Aussi se dit-elle en elle-même:—Hortense aurait-elle envie de mon amoureux?... car la veille, elle avait appris, chez monsieur Crevel, la rupture du mariage avec le conseiller à la cour royale.
—Comment, mon cousin, vous ici? Vous me venez voir pour la première fois de votre vie, assurément ce n’est pas pour mes beaux yeux?
—Beaux! c’est vrai, reprit le baron, tu as les plus beaux yeux que j’aie vus...
—Pourquoi venez-vous? Tenez, me voilà honteuse de vous recevoir dans un pareil taudis.
La première des deux pièces dont se composait l’appartement de la cousine Bette, lui servait à la fois de salon, de salle à manger, de cuisine et d’atelier. Les meubles étaient ceux des ménages d’ouvriers aisés: des chaises en noyer foncées de paille, une petite table à manger en noyer, une table à travailler, des gravures enluminées dans des cadres en bois noirci, de petits rideaux de mousseline aux fenêtres, une grande armoire en noyer, le carreau bien frotté, bien reluisant de propreté, tout cela sans un grain de poussière, mais plein de tons froids, un vrai tableau de Terburg où rien ne manquait, pas même sa teinte grise, représenté par un papier jadis bleuâtre et passé au ton de lin. Quant à la chambre, personne n’y avait jamais pénétré.
Le baron embrassa tout, d’un coup d’œil, vit la signature de la médiocrité dans chaque chose, depuis le poêle en fonte jusqu’aux ustensiles de ménage, et il fut pris d’une nausée en se disant à lui-même:—Voilà donc la vertu!
—Pourquoi je viens? répondit-il à haute voix. Tu es une fille trop rusée pour ne pas finir par le deviner, et il vaut mieux te le dire, s’écria-t-il en s’asseyant et regardant à travers la cour en entr’ouvrant le rideau de mousseline plissée. Il y a dans la maison une très-jolie femme...
—Madame Marneffe! Oh! j’y suis! dit-elle en comprenant tout. Et Josépha?