Une lettre d'amour est le complice le plus adroit que l'on puisse placer entre ses sentimens et celle qui en est l'objet. Une femme la consulte sans cesse, la lit, la relit en secret. Votre lettre vous rend l'office d'un habile avocat, et, à chaque instant du jour, plaide éloquemment votre cause.
Nous ne tenterons pas ici de tracer les règles de ce genre de lettres: dictées par le cœur, elles semblent toujours éloquentes; imitées par l'esprit, elles manqueraient de ce charme, de ce naturel qui en fait tout le prix. Il faudrait la plume brûlante de Jean-Jacques pour écrire des lettres amoureuses.
Quant à ceux qui empruntent leurs déclarations à M. Ducray-Duminil ou au secrétaire des amans, qu'en dire? La plus charmante femme du monde est exposée à recevoir de telles épîtres, si, à son insu, elle encourage chez quelque sot une timidité qu'elle ne prend que pour de l'embarras. Ce qu'elle a de mieux à faire en tel cas, c'est de remettre à sa femme de chambre la galante missive: il y a nécessairement eu erreur dans l'adresse.
On rencontre souvent aussi par le monde d'innocens Lovelaces ayant toujours un compliment à la bouche et une déclaration en poche; cette classe tout aimable s'adresse indistinctement à l'innocente jeune fille, à la douairière émérite, à la sémillante veuve; le mal n'est pas grand jusque là; mais, pour se consoler de leurs constans revers, de telles gens se vantent parfois des conquêtes qu'ils rêvent. Les femmes d'esprit ne font justice de cet odieux travers que par le ridicule et le mépris.
En général, les femmes répondent à la déclaration de l'homme qu'elles détestent par une déclaration de principes; à celle de l'indifférent, par une déclaration de neutralité; c'est pour l'homme qu'elles aiment qu'elles réservent la déclaration de guerre.
[DES FEMMES, FILLES ET VEUVES].
Jean-Jacques Rousseau, qui certes n'était pas un aigle en amour, était du moins profond théoricien, et ses ouvrages sont aujourd'hui l'arsenal où tout ce qu'il y a d'amans vulgaires puise de l'éloquence pour séduire les pauvres femmes assez sottes pour se laisser prendre aux faux semblans des grandes passions. La Nouvelle Héloïse présente une sorte de cours de l'art de conter fleurette, et ceux que le ciel, à défaut d'esprit, a du moins gratifiés de mémoire, y trouvent encore des élémens de succès. Attaquent-ils une femme à grands sentimens: «Femmes! femmes! objets chers et funestes que la nature orna pour notre suplice, qui punissez quand on vous brave, qui poursuivez quand on vous craint, dont l'amour et la haine sont également nuisibles, et que l'on ne peut rechercher ni fuir impunément; beauté, attraits, sympathie, charme inconcevable, abîme de douleurs et de voluptés, beauté plus terrible aux mortels que l'élément où on l'a fait naître, malheureux qui se livre à ton calme trompeur: c'est toi qui produis les tempêtes qui tourmentent le genre humain.» Avec tout ce pathos, sur lequel enchérissent encore la voix et le geste, on peut tromper un faible esprit; près d'une femme fine et sémillante, on ne serait que ridicule; on est touchant près d'une romanesque.