Après cela j'entre en matiére; & afin de faire voir que la Religion n'est pas une chose vaine & imaginaire, j'en établis d'abord le fondement, renfermé dans cette proposition, qu'Il y a un Dieu. C'est ainsi que je le prouve.
Qu'il y a un Dieu.
II. Le sentiment & l'aveu de tout le monde mettent hors de doute qu'il y a des choses qui ont commencé d'être. Or ces choses ne se sont point produites elles-mêmes; car produire c'est agir. Or pour agir il faut exister. Par conséquent si elles se sont produites elles-mêmes, elles ont existé avant que d'être, ce qui est contradictoire. Il s'ensuit donc qu'elles ont tiré l'être de quelqu'autre principe. Pour fortifier cette preuve, j'ajoûte, qu'elle ne porte pas seulement sur les choses que nous voyons ou que nous avons vûes, mais aussi sur leurs causes, & sur les causes de ces causes; jusqu'à ce qu'enfin l'on remonte à un premier Principe, c'est à dire, à un Être qui n'ait jamais commencé, & qui existe nécessairement & par lui-même. Et c'est précisement ce Principe que nous apellons Dieu, & dont nous essayerons tantôt de découvrir la nature.
Ma seconde preuve est tirée du consentement manifeste de toutes les Nations du monde à croire une Divinité; au moins de celles en qui un naturel sauvage & farouche n'a point éteint les lumières de la Raison, & les idées du bien & du mal. Je dis donc que les choses qui ne viennent que d'un établissement purement humain, ont deux caractéres qui ne se trouvent point dans ce consentement unanime. Le premier, c'est d'être diférentes selon les païs[A] & selon les inclinations des peuples: le second, d'être sujettes à changer. Or comme l'a remarqué Aristote même, lequel on auroit tort de soupçonner de crédulité sur ce sujet, la créance d'une Divinité est généralement répandue par tout. D'ailleurs, comme l'a aussi reconnu ce Philosophe, le tems qui change toutes les choses de pure institution, n'a jamais pu altérer celle-ci. D'où vient donc cette créance, sinon d'une cause qui agit naturellement sur l'esprit de tous les hommes du monde? Or cette cause ne peut être que l'une de ces deux-ci: une révélation expresse, émanée de Dieu, ou une tradition, qui de main en main ait passé des premiers hommes jusques à nous. La premiére décide la question en notre faveur; puis qu'il n'y peut avoir de révélation divine, qu'il n'y ait un Dieu. Si l'on dit que c'est une tradition, qu'on nous aporte quelque raison, qui puisse nous faire croire que ces premiers hommes ont eu dessein, dans une afaire de cette importance, d'en imposer à toute leur postérité[B]. Ajoutez à cela, que soit que nous jettions les yeux sur toutes les parties de l'ancien Monde, soit que nous regardions toutes celles du nouveau, nous ne verrons aucuns Peuples, (je ne parle pas de ceux qui n'ont presque de l'homme que la figure) nous ne verrons, dis-je, aucuns Peuples qui ne reconnoissent une Divinité, quoi qu'à dire vrai, la connoissance qu'ils en ont soit distincte ou confuse, à proportion de leur politesse & de leurs lumiéres. Or peut-on se persuader que ceux d'entre ces Peuples qui ont eu des lumiéres, ayent pu être trompez ou que ceux en qui l'on remarque de la stupidité, ayent pu entreprendre de se tromper les uns les autres?
Note A:[ (retour) ] On pourroit dire que la Religion est diférente selon les inclinations des peuples, mais ce n'est qu'à l'égard de telle ou telle Divinité particuliére, ou de la maniére de servir les Dieux; & non par raport à cette opinion générale, qu'il y a un Dieu, quel qu'il soit; & c'est de cela qu'il s'agit ici. TRAD.
Note B:[ (retour) ] Ou que l'on prouve qu'ils se sont eux-mêmes trompez; faute de quoi j'ai droit de conclurre, qu'ils ont été légitimement persuadez de cette vérité qu'ils ont transmise à leurs descendans. ADD. DU TRAD.
Que l'on n'objecte point ici ce peu d'hommes, qui dans un grand nombre de siécles ont cru, ou fait profession de croire, qu'il n'y a point de Dieu. Leur petit nombre, & l'oposition générale qu'ils ont rencontrée, lors qu'ils ont voulu introduire leurs sentimens, font voir que ces sentimens n'étoient pas le fruit du bon usage que ces gens faisoient de leur Raison; mais un éfet, ou de l'amour de la nouveauté, passion dont la bizarrerie a quelquefois été jusques à faire soutenir que la neige est noire: ou d'un esprit corrompu, qui de même qu'un goût dépravé, juge des choses, non selon ce qu'elles sont en elles-mêmes, mais selon ce qu'elles lui paroissent. En éfet, tant les Livres historiques que ceux d'un autre genre, nous aprennent que les hommes ont conservé l'idée d'une Divinité, à proportion de la droiture de leur coeur. Il paroît donc que cet éloignement pour une opinion si ancienne & si universelle, est une suite de la dépravation de l'esprit & qu'elle n'a guére pu se trouver qu'en ceux, à qui il importe souverainement qu'il n'y ait point de Dieu, c'est à dire, point de Juge de leurs déréglemens.
Il est si vrai que ce qui peut jetter les hommes dans cette erreur, n'est pas le dessein d'entrer dans des opinions un peu moins humiliantes pour la Raison, que pour peu qu'on y fasse reflexion, on voit que le sentiment d'une suite de générations sans commencement, ou d'un concours fortuit d'atomes, ou quelque autre sentiment que ce soit, est sujet à d'aussi grandes dificultez, pour ne pas dire à de plus grandes, & ne fait pas moins de peine à l'esprit que la créance d'une Divinité. Par exemple, ce que quelques-uns disent, que parce que leurs sens ne découvrent pas Dieu, ils ne peuvent croire qu'il y en ait un, peut-il arrêter un esprit qui fasse quelque usage de sa Raison? Voyent-ils leur ame, qui de quelque nature qu'elle soit, corporelle ou spirituelle, est très certainement en eux, & y produit des pensées, des jugemens, & des volontés[C]? L'objection qu'on tire de l'incompréhensibilité de l'Être suprême, n'a pas plus de force que la précédente pour prouver qu'il n'y a point de Dieu. On sait qu'il est de la nature des choses inférieures, de ne pouvoir bien comprendre celles qui sont d'un ordre plus élevé & plus éminent. [D] Les bêtes ne comprennent point ce que c'est que l'Homme: beaucoup moins peuvent-elles pénétrer ses actions, & découvrir de quelle maniére il établit & gouverne les États, mesure le cours des Astres, & fait voyager sur la Mer. Certes la vûe même de ces beaux avantages de l'homme sur la bête, devroit bien lui faire conclurre, que celui de qui il les a reçus est pour le moins autant au dessus de lui, qu'il est lui-même au dessus des bêtes, & devroit bien diminuer la peine qu'il a à reconnaître quelque chose de plus excellent que lui, sous prétexte qu'il n'en connoit pas la nature.
Note C:[ (retour) ] Si l'invisibilité n'est pas une raison pour faire rejetter ce principe de connoissance & de volontez, parce qu'on à d'ailleurs de trop fortes preuves de sa réalité, pourquoi formeroit elle un doute plus raisonnable contre l'existence d'un Dieu? ADD. DU TRAD.
Note D:[ (retour) ] Cela paroîtra foible à ceux qui sont persuadez que la Bête est une pure machine: mais qu'au lieu de Bête on mette ici un Cafre, par exemple, ou un Hottentot, & cela fera le même éfet. TRAD. Peut-être le raisonnement seroit meilleur, si on le poursuivoit ainsi: Or cette proprieté individuelle ne pouvant être en Dieu que quelque perfection (comme il paroîtra par la suite) l'un de ces Dieux auroit une perfection que les autres n'auroient pas: par conséquent ces autres ne seroient pas Dieu. TRAD.