Que les Esprits qui étoient adorez par les Payens, étoient les Démons.
III. Ce n'est pas tout. On peut les jetter encore dans de bien plus grans embarras, en leur montrant, que ces Dieux qu'ils adoraient, étoient de malins Esprits. Cela se recueille, I de ce que ces Esprits soufroient patiemment l'honneur que les Payens leur faisoient, sans jamais les renvoyer à celui qui étoit le commun Maître des uns & des autres; & de ce qu'ils s'oposoient même de toutes leurs forces à ce qu'il fût adoré, ou que du moins ils tâchoient de partager également avec lui les honneurs de l'Adoration. II. Cela paroît encore parce qu'ils ont suscité les plus terribles traverses aux Adorateurs d'un seul Dieu, & ont animé à leur perte & les Peuples & les Magistrats. Pendant que d'un côte les Poëtes chantoient impunément les parricides & les adultéres de leurs Dieux; que les Épicuriens nioient la Providence; que toutes les Sectes les plus oposées du Paganisme se toléroient mutuellement, & se donnoient la main les unes aux autres; que Rome recevoit également les Cérémonies & les Dieux des Égyptiens; des Phrygiens, des Grecs, & des Peuples de l'Etrurie: les seuls Juifs étoient l'objet de leurs railleries, de leurs Satyres, & d'une haine qui alloit quelquefois jusqu'à les bannir de la Société; & leur fureur contre les Chrétiens ne se pouvoit assouvir que par les derniers suplices. On ne peut rendre, sans doute, d'autre raison de cette inégalité, sinon que ces Religions ne reconnoissoient qu'un seul Dieu, de l'honneur duquel les Dieux du Paganisme étoient beaucoup plus jaloux, que chacun en particulier ne l'étoit de celui que les autres Dieux recevoient. III. Cela paroît enfin par la nature du culte que les Payens leur rendoient, qui étoit si contraire à la vertu & à l'honnêteté, qu'il ne pouvoit que choquer un esprit sage & vertueux. Toutes les plus grandes inhumanitez, & les saletez les plus grossiéres y entroient. On leur immoloit des hommes: [3]on couroit nud dans leurs Temples: on célébroit en leur honneur des jeux qui n'avoient rien en eux-mêmes qui portât à la piété: [4]on les honoroit par des danses impures & lascives. Et c'est ainsi qu'aujourd'hui encore les Payens de l'Amérique & de l'Afrique servent leurs Divinitez.
Note 3:[ (retour) ] On couroit nud dans leurs Temples. Par exemple dans la Fête des [A]Lupercales.
Note A:[ (retour) ] Fête de Pan Dieu des Pasteurs.
Note 4:[ (retour) ] On les honoroit par des danses &c. comme dans les Fêtes de Flore.
Mais qu'est-il besoin de prouver aux Payens que leurs Dieux n'étoient autre chose que les Démons; puis qu'il y a eu autrefois, & qu'il y a encore présentement des Peuples qui en font hautement profession. C'est sous cette idée que les Perses adoroient Arimanius. Les Grecs servoient leurs Cacodémons, ou, mauvais Démons. Les Romains avoient leur méchant Jupiter, aussi bien que leur Jupiter très-bon & très-grand: & quelques Nations de l'Éthiopie & des Indes rendent leurs hommages à des Dieux qu'elles conçoivent comme malfaisans.
Impiété de ce Culte.
IV. Après avoir prouvé une chose si flétrissante pour le Paganisme, il faut en montrer l'impiété & l'horreur. Le Service religieux n'est autre chose qu'un acte de l'esprit par lequel il reconnoit une bonté infinie dans l'objet de son adoration. Ainsi le culte des Démons n'est pas seulement absurde & contradictoire; mais il contient aussi une rebellion manifeste, qui prive le Dieu souverain de l'honneur qui lui est du, pour le déférer tout entier à ses Sujets révoltez & à ses Ennemis. Car ce seroit une extravagance, que de se promettre l'impunité de cette félonnie, sous prétexte que Dieu est souverainement bon. [5]La clémence a ses bornes, qu'elle ne peut passer sans dégénérer en une véritable molesse. Et lors que l'outrage est excessif, la Justice ne seroit plus Justice, si elle ne le punissoit. Les Payens ne raisonnent pas plus sagement, lors qu'ils fondent le service qu'ils rendent volontairement aux Démons, sur ce qu'ils craignent les éfets de leur malice. L'Être suprême étant souverainement communicatif, par cela-même qu'il est souverainement bon, c'est lui qui doit produire, & qui produit en éfet, tous les autres Êtres. S'il les produit, il a donc sur eux le droit absolu qu'un Ouvrier a sur ses ouvrages: & par conséquent ils ne peuvent rien faire que ce qu'il ne veut pas empêcher. Cela posé, il est évident que celui qui est sous la protection du Dieu souverain & infiniment bon, ne doit plus rien apréhender de la part de ces malins Esprits, que ce que Dieu, par un principe même de bonté, veut bien permettre qu'il en soufre. Ajoûtons à cela que ces Esprits ne peuvent rien acorder à l'homme, qui ne lui doive être fort suspect, & qu'il ne doive même me rejetter. Jamais ceux qui se conduisent par un principe de malignité ne sont plus à craindre, que lors qu'ils se revêtent d'une aparence de bonté. Et quelqu'un a fort bien remarqué que les présens des ennemis cachent toûjours quelque perfidie.
Note 5:[ (retour) ] La clémence a ses bornes. Tertull. contre Marcion liv. I. comment aimez-vous, si vous ne craignez pas de ne point aimer?
Contre le culte que les Payens rendoient aux Héros après leur mort.