X. Si cette Religion étoit fondée sur la puissance & sur la volonté de Dieu, on ne l'auroit pas vû tomber & périr absolument dans tous les lieux où les apuis humains sont venus à lui manquer. C'est pourtant ce qui lui est arrivé. Que l'on jette les yeux sur tous les États Chrétiens ou Mahométans, l'on n'y apercevra aucune trace de l'ancien Paganisme, & l'on ignoreroit ce que c'est, si l'Histoire ne nous en instruisoit. C'est elle aussi qui nous aprend que lors même que les premiers Empereurs employoient la force ouverte & les suplices, pour maintenir cette Religion, ou lors que Julien se servoit pour cela de toute sa Science & de tout son artifice, elle perdoit tous les jours quelque chose de son crédit & de son autorité, sans que le Christianisme la combatît ni par des voyes de fait, puis qu'il n'avoit pour toutes armes que la dispute & la fermetê, ni par l'éclat d'une naissance distinguée, puis que son Auteur même passoit pour le fils d'un Charpentier; ni par le secours des Belles Lettres & des Sciences, puis qu'il n'en paroissoit aucuns traits dans les discours des premiers Docteurs de nôtre Religion; ni par des présens, puis que ces premiers Docteurs étoient pauvres; ni enfin par des maniéres flateuses, puis qu'au contraire, entr'autres dispositions qu'ils demandoient à leurs Disciples, ils vouloient qu'ils méprisassent toutes les douceurs de la vie, & qu'ils se résolussent à soufrir tout pour cette nouvelle Doctrine. Certes il faut bien dire que le Paganisme étoit extrémement foible, puis qu'il a sucombé sous une Religion si dénuée de secours. Cette Religion nouvelle, qui lui a succédé, n'a pas seulement banni du coeur des Payens la crédulité qui les atachoit au service de leurs Dieux, mais elle a même, au seul nom de Jésus-Christ, fermé la bouche à ces faux Dieux, ou pour mieux dire, aux Démons. Elle les a chassez des corps qu'ils possédoient, & les a forcez de dire, lors qu'on leur demandoit la raison de leur silence, qu'ils ne pouvoient rien dans les lieux où le nom de Jésus-Christ étoit invoqué.
Que les Astres n'ont aucune influence sur la Religion.
XI. Il y a eu des Philosophes qui atribuoient à la vertu des Astres la naissance & la ruïne de toutes les Religions du Monde. Mais ce n'est là qu'une conjecture, qui n'a de fondement que dans la plus trompeuse de toutes les Sciences, je veux dire, l'Astrologie judiciaire, que ces Philosophes se vantoient de savoir. Les Régles en sont si peu uniformes & si mal liées, qu'on peut dire de cette Science qu'elle n'a rien de certain que son incertitude. Non que je prétende que les Astres ne puissent produire certains éfets naturels & nécessaires. Mais je dis qu'ils ne peuvent rien sur nos actions ni sur les mouvemens de nôtre volonté, qui est si essentiellement libre, qu'elle ne peut être déterminée nécessairement par aucune cause extérieure. Autrement, que deviendroit la force que nous sentons bien qu'a nôtre ame de délibérer & de choisir? [15]Que deviendroit l'équité des Loix & la justice des récompenses & des peines, puis qu'on ne peut mériter ni les unes ni les autres, quand on agit en conséquence d'une nécessité inévitable? De plus, si les actions mauvaises partoient d'une influence céleste, qui les produisit nécessairement par l'éficace que Dieu auroit donnée aux Corps célestes, qui ne voit que Dieu seroit la cause du péché? Qui ne voit même que puis que d'un côté, il le condamne par des Loix positives, & que de l'autre il en auroit établi dans la Nature certaines causes nécessaires, & d'une force insurmontable, il voudroit deux choses oposées, c'est-à-dire, qu'il voudroit, le crime, & qu'il ne le voudroit pas? Qui ne voit qu'en ce cas-là il y auroit du peché dans des choses que l'homme ne feroit, que par suite d'une impression dont Dieu seroit l'auteur? Il y a une absurdité moins grossiére dans ce que disent quelques-uns, que l'éficace des Astres se déploye sur nos corps par le moyen de l'air, qui ayant reçu des Astres de certaines dispositions, les fait passer jusques sur le corps; que ces dispositions du corps peuvent exciter dans l'ame les mouvemens & les desirs avec quoi elles ont quelque raport; & que que ces mouvemens & ces desirs peuvent entraîner, & déterminer la volonté. Mais quand on admettroit toutes ces opérations successives, on ne pourroit en conclure ce que l'on prétend ici, qui est, que les Astres ont pu concourir à l'établissement d'une Religion, encore moins, qu'ils ayent contribué à celui de la Religion Chrétienne. Un des principaux éfets de celle-ci étant de détourner les hommes de toutes les choses qui plaisent à la chair, elle n'a pû s'établir en vertu de nos dispositions corporelles, ni par conséquent, par l'impression des Astres, qui, comme nous l'avons dit, ne peuvent agir sur l'ame que par l'entremise du corps. Les plus habiles Astrologues[16] on soustrait le Sage & l'Homme de bien aux lois de l'Astrologie, & à l'influence des Cieux. Or les premiers Chrétiens ont eu ces deux caractéres, comme leur vie le prouve. Si l'on reconnoit que les Sciences & l'érudition sont capables de munir l'Esprit contre les éfets de la disposition du corps, on ne peut nier qu'il n'y ait toûjours eu parmi les Chrétiens des personnes habiles & savantes. Enfin, selon l'aveu des plus éclairez, l'éficace des corps célestes ne regarde que certains climats, & ses éfets ne durent pas toûjours: or la Religion Chrétienne a déjà duré plus de 1600 ans; & elle regne, non dans un certain endroit de la Terre, mais dans plusieurs très-éloignez les uns des autres, & à l'égard desquels les Astres sont dans une situation très-diférente.
Note 15:[ (retour) ] Que deviendroit l'équité des Loix &c.. Justin. II. Apol. Si l'homme n'a le pouvoir de faire le mal & de se porter au bien, par un choix libre & volontaire, on ne peut lui atribuer ni le bien ni le mal qu'il fait.
Note 16:[ (retour) ] Ont soustrait le Sage &c. Ptolomée, L'homme sage peut se soustraire à l'éficace de la plûpart des influences des Astres.
Que les principaux Points de la R. Ch. se trouvent dans les Écrits des Sages Payens. Et que les Payens croyoient des choses aussi dificiles à croire que nos Mystéres.
XII. Le dernier avantage que nous nous remarquerons dans la Religion Chrétienne sur le Paganisme, c'est que tous ses Articles sont si conformes aux Régles naturelles de la vertu, qu'ils portent par eux-mêmes dans l'Esprit une lumiére qui le convainc & qui le persuade; & qu'ils ont été même enseignez par plusieurs Auteurs Payens. Quelques-uns d'entr'eux ont dit,[17] que la Religion ne consiste pas dans les cérémonies, mais dans les mouvemens du coeur:[18] que le seul dessein d'atenter à la pudicité d'une femme me rend un homme adultère:[19] qu'il n'est pas permis de venger une injure par une autre injure: qu'un homme ne doit épouser qu'une femme:[20] qu'il ne la doit jamais répudier:[21] qu'il est du devoir de l'homme de faire du bien à tout le monde,[22] mais sur tout, à ceux qui sont dans l'indigence;[23] qu'il n'en faut venir au serment que dans une ne extrême nécessité: que pour la vie & le vêtement,[24] le nécessaire doit sufire. Si la Religion Chrétienne nous enseigne des choses dificiles à croire, la Religion Payenne en a cru une partie, & en a d'autres qui ne font pas moins de peine. Nous avons déjà vu que quelques-uns de ses Docteurs ont cru l'immortalité de l'ame & la résurrection.[25] Platon instruit par les Chaldéens, distingue la Nature divine en trois, le Pére, l'Entendement du Pére, qu'il nomme aussi le Germe de Dieu, & l'Ouvrier du Monde, & l'Ame qui contient toutes choses. Julien le plus grand ennemi des Chrétiens a cru que la Nature divine se pouvoit unir avec la Nature humaine: & en a donné pour exemple Esculape, qu'il prétendoit être venu du Ciel pour enseigner aux hommes l'art de la Médecine. La Croix de Jésus-Christ étoit aux Payens un sujet d'achopement: mais que ne racontoient-ils pas de leurs Dieux? Est-ce une chose fort aisée à digérer, que quelques-uns d'entr'eux ayent été foudroyez, d'autres coupez en piéces, & d'autres blessez? De plus, leurs Sages ont assuré que la vertu n'est jamais plus brillante, que lors qu'elle est éprouvée & combatue par de grandes miséres.[26] Il semble que Platon dans son second Livre de la République, ait parlé par un Esprit prophétique, lors qu'il a dit, qu'afin que le Juste paroisse bien ce qu'il est, il faut que sa vertu soit dépouillée de tous ses ornemens, qu'il passe lui-même pour un scélérat, qu'il soufre la raillerie & [Suspendatur.] l'insulte, & qu'il finisse sa vie par un honteux suplice. En éfet, ce n'est que dans ces ocasions, qu'un homme de bien peut devenir un exemple de patience à toute épreuve.
Note 17:[ (retour) ] Que la Religion ne consiste pas &c. Ménandre. Ne sacrifiez jamais aux Dieux qu'avec un coeur juste, & éforcez-vous de briller par l'éclat de la Sainteté, plutôt que par celui de vos habits. Cicér. de la Nat. des Dieux, liv. II. La maniére la plus parfaite, la plus chaste, la plus sainte, & la plus pieuse de servir les Dieux, c'est de joindre la pureté & l'intégrité du coeur à celle des hymnes & des priéres. Dans son II. liv. des Loix. Lors que la loi nous ordonne de nous présenter aux Dieux avec des dispositions saintes & chastes, cela regarde l'ame plutôt que le corps; car qui dit l'ame, dit tout. Porphyre liv. II. de l'abstinence de la chair des animaux. «Ils disent que celui dont l'habit n'est pas net & sans taches, n'est pas en état de sacrifier purement. Ils ne demandent que cela pour être bien disposé à faire le Service divin, & n'insistent point du tout sur la pureté de l'ame. Comme si Dieu ne se plaisoit pas infiniment à voir dans un bon état, cette partie de nous-mêmes, par laquelle nous lui ressemblons, & sommes participans de sa nature. Cette Inscription qui se lisoit dans le Temple d'Épidaure étoit bien plus raisonnable, N'entrez dans ce Temple qu'avec la pureté d'un coeur chaste: or cette chasteté n'est autre chose que la sainteté des pensées. Et ailleurs. Celui qui est persuadé que les Dieux n'ont pas besoin des victimes qu'on leur présente, qu'ils n'ont égard qu'au coeur de ceux qui les leur ofrent, & que le sacrifice qui leur est le plus agréable, c'est que l'on ait une droite opinion tant d'eux, que de tout ce qui les concerne, un homme, dis-je, qui est dans cette persuasion, peut-il ne pas devenir tempérant, pieux & juste?» Voila précisément le sobrement, justement, & religieusement de Tite, II. 2. Sénéque cité par Lactance, Instit. liv. V. ch. 25. «Dès que vous vous serez représenté Dieu comme grand, plein d'une Majesté aussi terrible qu'aimable, & toujours prêt à vous secourir, vous ne vous mettrez plus en peine de le servir par un grand nombre de sacrifices, mais par un Esprit pur, & par de justes desseins, & vous concevrez que les véritables Temples ne sont pas ces édifices somptueux & élevez avec beaucoup de peine, mais les coeurs de ceux qui l'adorent.» Thucydide liv. I. Un jour de fête n'est autre qu'un jour auquel on fait son devoir. Diogéne, Tous. les jours ne sont-ils pas des jours de fête pour un homme de bien?
Note 18:[ (retour) ] Que le seul dessein d'atenter &c. Ovide, «Une Femme, qui ne fait rien contre le devoir de chasteté, que parce que les moyens ou les occasions lui manquent, est dans le fond une Femme impudique, son corps est pur, mais son coeur est souillé; & dans le tems, que les dehors sont bien gardez, l'adultére est le maître de l'intérieur.»
Note 19:[ (retour) ] Qu'il n'est jamais permis de vanger &c. Platon, Maxime de Tyr, Ménandre. Le plus vertueux de tous les hommes est celui qui sait le mieux suporter un afront. Dans Plutarque, Dion le Libérateur de la Sicile, dit, que la marque la plus sûre d'un coeur véritablement Philosophe, c'est, non d'être bon à ses Amis; mais d'être doux & facile à apaiser, lors qu'on a reçu quelque outrage.