I.

e destine ce sixième Livre à réfuter le Mahométisme. Avant la naissance de cette fausse Religion, Dieu avoit déployé sur l'Eglise Chrétienne de très-sévéres jugemens, qu'elle n'avoit que trop méritez. Cette piété solide & pure, qui avoit fleuri parmi les Chrétiens dans les cruelles persécutions, dont ils avoient été l'objet, s'étoit peu à peu altérée, depuis que la conversion de Constantin, & la profession que les Empereurs suivans firent du Christianisme, eurent fait succéder le calme au trouble, ataché de l'honneur & de la gloire à nôtre Religion, & confondu le Monde avec l'Eglise, en y introduisant la pompe & les maximes mondaines. On vit alors les Princes Chrétiens se consumer les uns les autres par des Guerres continuelles, qu'ils auroient souvent pu terminer par une heureuse Paix. Alors les Évêques commencérent à se disputer le rang avec une chaleur indigne de leur caractére. Alors il arriva ce qui étoit arrivé au premier homme. Il avoit préféré l'arbre de Science à l'arbre de Vie, & atiré par là sur lui & sur ses Descendans une infinité de maux. De même l'Eglise, dans ce période dont nous parlons, prit plus de goût à une Science curieuse & téméraire, qu'à la véritable piété, & fit de la Religion un Art méthodique & une matiére à raisonnement. Cette dépravation de goût eut bien tôt de fâcheuses suites. Dieu avoit autrefois confondu l'orgueil de ceux qui bâtissoient la Tour de Babel en confondant leur Langage. On vit alors quelque chose de semblable dans l'Eglise. Cette afectation hardie de connoître à fond les plus sublimes Mystéres de la Religion, mit de la diversité dans les expressions des Docteurs, & par cela même, des sentimens de désunion dans leur coeur. La vue de ces malheurs naissans jetta le Peuple dans le doute & dans l'incertitude sur les objets de sa Foi; & une fausse préocupation pour ses Maîtres le retenant dans le respect, il aima mieux chercher la cause de ces nouveaux troubles dans l'Ecriture même, que dans la témérité de ces Esprits inquiets & curieux. Il s'acoutuma donc à regarder la Parole de Dieu comme une chose qui cachoit un poison dangereux, & contre laquelle il faloit se tenir sur ses gardes. Ce mal fut suivi d'un autre. Comme si l'on eût voulu rapeller le Judaïsme, on commença à faire consister la Religion, non dans la pureté de l'ame, mais dans des Cérémonies. On l'apliqua à certaines choses plus propres à exercer le corps, qu'à corriger le coeur. On vint à élever le zéle de Parti, & l'atachement à certaines opinions, au dessus de toutes les autres vertus: ainsi le Christianisme intérieur & véritable devint aussi rare, que l'extérieur & l'aparent étoit ordinaire.

Dieu ne put voir cette corruption sans témoigner par ses châtimens combien elle lui étoit odieuse. Du fond de la Scythie & de l'Allemagne il tira des Armées innombrables, dont il couvrit le Monde Chrétien. Mais voyant que les ravages éfroyables que firent ces Armées, & les sanglantes victoires qu'elles remportérent sur les Chrétiens, n'étoient d'aucune éficace pour l'amendement de ceux qui échapérent à ces terribles Ennemis: il permit dans sa juste colére, qu'il s'élevât dans l'Arabie un faux Prophéte, le fameux Mahomet, & qu'il formât une nouvelle Religion, directement contraire à la Religion Chrétienne, mais assez conforme à la vie de la plûpart des Chrétiens de ce tems là. Les premiers qui embrassérent cette nouvelle Doctrine, furent les Sarrazins, qui s'étoient revoltez contre l'Empereur Héraclius. Ces Peuples subjuguérent en fort peu de tems l'Arabie, la Syrie, la Palestine, l'Égypte, & la Perse. L'Afrique & l'Espagne eurent aussi le même sort. Quelques siécles s'étant écoulez, les Turcs, Peuples très-belliqueux, vinrent enlever aux Sarrazins une bonne partie de ce qu'ils avoient conquis; & après plusieurs combats, ils acceptérent l'ofre que ceux-ci leur firent d'entrer par une Alliance dans les mêmes intérêts. Ils se laissérent ensuite aisément persuader de recevoir la Religion de leurs nouveaux Alliez: Religion commode, & qui flatoit par ses maximes la licence de leurs moeurs. Peu à peu ils devinrent les maîtres, & jettérent les fondemens d'un puissant Empire, qui ayant commencé par la prise des Villes de l'Asie, & continué par la conquête de la Grèce, s'est étendu par ses victoires jusqu'à la Hongrie, & jusqu'aux frontiéres de l'Allemagne.

Contre la soumission aveugle, qui est le fondement du Mahométisme.

II. Cette Religion a en général 2 caractéres, l'un d'inspirer la cruauté, & de porter ses Sectateurs à répandre du sang; l'autre, d'exiger une soumission aveugle, de défendre l'examen de ses Dogmes, & d'interdire au Peuple, par une suite naturelle de ce principe, la lecture des Livres qu'elle leur fait recevoir comme sacrez. Dès là, il est aisé de voir l'injustice & le peu de droiture de son Auteur, & l'on ne peut qu'on ne le tienne pour suspect. Cette conduite, en éfet, ressemble assez à celle d'un Marchand qui ne voudroit vendre ce dont il trafique, qu'à condition qu'on l'achetât sans le voir & sans l'examiner. Il est vrai qu'en matiére de Religion, tout le monde n'a pas les yeux également propres à discerner le vrai d'avec le faux; & que la présomption, les passions, & le préjugé de la coutume obscurcissent l'Esprit de la plûpart des hommes; & l'engagent dans l'erreur. Mais d'ailleurs, on ne sauroit, sans faire injure à la bonté de Dieu, s'imaginer qu'il ait rendu le chemin du salut inaccessible à ceux qui le cherchent préférablement aux avantages & à la gloire du Monde; qui pour y parvenir soumettent à Dieu, & leurs personnes, & tout ce qu'ils possédent, & lui demandent on secours. Et puis qu'il a donné à tous les hommes le pouvoir de juger des choses, pourquoi n'exerceroient-ils pas leur jugement sur les objets les plus dignes d'être connus, & que l'on ne peut ignorer sans courir le risque de perdre la félicité éternelle?

1. Preuve contre les Mahométans, tirée de l'Écriture Sainte dont ils avouent en partie la divinité.

III. Mahomet & ses Sectateurs avouent que Moyse & Jésus-Christ ont été envoyez de Dieu, & que ceux qui ont travaillé à répandre & à établir la Religion Chrétienne ont été des personnes saintes & pieuses. Cependant l'Alcoran, qui est la Loi de Mahomet, oblige à croire quantité de choses contraires à celles que Moyse & Jésus-Christ nous aprennent. Je n'en raporterai qu'un exemple. Tous les Apôtres & tous les Disciples de Jésus-Christ disent d'un commun consentement, qu'après que nôtre Seigneur fut mort sur la croix, il ressuscita le troisiéme jour, & fut vu par un grand nombre de personnes. Mahomet, au contraire, enseigne que Jésus-Christ fut enlevé secrettement dans le Ciel, & que ce ne fut qu'un Fantôme qui fut ataché à la croix; qu'ainsi il ne mourut pas, & qu'il trompa les Juifs par cette illusion.

Que l'Écriture n'a pas été corrompue.

IV. Les Mahométans ne peuvent répondre à cette objection, qu'en disant que les Livres de Moyse & des Disciples de Jésus-Christ ne sont pas demeurez tels qu'ils étoient du commencement, & qu'ils ont été corrompus. C'est précisement ce que répond Mahomet. Mais nous avons déjà fait voir la vanité de cette chicane dans nôtre troisiéme Livre. Si quelqu'un disoit aux Mahométans que leur Alcoran est corrompu, ils le nieroient, & prétendroient que cette réponse sufit; tant qu'on ne leur prouve pas cette corruption. D'ailleurs ils ne peuvent pas aporter en faveur de leurs Livres, les argumens que nous alléguons pour les nôtres. Nous disons, par exemple, qu'aussi tôt que nos Livres sacrez eurent été composez, il s'en répandit par tout le Monde une infinité de Copies; qu'ils furent traduits en plusieurs Langues, & fidélement conservez par toutes les Sectes du Christianisme fort éloignées les unes des autres par la diversité de leurs sentimens: & c'est, encore une fois, ce qu'ils ne peuvent prouver de leurs Livres.