GEORGES BIZET
LETTRES À PAUL LACOMBE
AVANT-PROPOS
Dans la consciencieuse étude qu'il a faite sur Georges Bizet et son œuvre, M. Charles Pigot a donné nombre d'extraits de lettres de l'auteur de Carmen. La brochure qu'a publiée M. Edmond Galabert et qui a pour titre: Georges Bizet, Souvenirs et Correspondance, a permis également aux admirateurs du jeune maître, enlevé dans la force de l'âge, de connaître ses pensées sur l'art, qui avait pris toute sa vie.
Voici qu'aujourd'hui un heureux hasard a mis entre nos mains vingt-deux lettres échangées entre Georges Bizet et le compositeur Paul Lacombe. C'est une correspondance intime, dans laquelle Bizet, tout en donnant au jeune musicien des conseils qu'il avait sollicités, livre tous ses secrets, se montrant pour ainsi dire à nu: L'amitié, qui s'était établie rapidement entre deux âmes faites pour se comprendre, avait donné naissance à des confidences, à des effusions, qui mettent en pleine lumière les adorations de l'auteur de Carmen pour la divine muse, comme elles laissent entrevoir ses antipathies.
Ce qui se dégage, au point de vue artistique, de la lecture de ces lettres, c'est un éclectisme qui, malgré l'admiration très marquée de G. Bizet pour l'École allemande, ne le porte pas d'une manière irrésistible vers la réforme wagnérienne et lui permet de se laisser séduire par le côté sensuel de la musique italienne.—S'il place Beethoven au sommet de l'échelle musicale, il laisse un peu Wagner à l'écart.—Lorsqu'il en parle, c'est surtout pour dénigrer l'homme.
Ainsi celui, auquel les critiques de la première heure reprochaient étourdiment ses tendances wagnériennes, ne professait pour les œuvres du maître de Bayreuth qu'une admiration restreinte. Toute sa vie, il avait eu à réagir contre cette appellation de «farouche Wagnérien» qui lui avait été décochée, on ne sait trop vraiment pourquoi. Car aucune de ses œuvres n'accuse de tendances wagnériennes.—Qui sait si ce reproche constant qui lui fut adressé, bien à tort dès le principe, de s'être inféodé à la musique de l'avenir, ne l'amena pas, sans qu'il s'en rendit compte lui-même, à éprouver une sorte de répulsion pour le grand compositeur, dont il reconnaissait dans une certaine mesure les facultés géniales, mais qu'il détestait comme homme privé!
Il ne séparait pas assez l'homme de l'artiste.