Presque aussitôt, les femmes qu’on à été chercher en ville se présentent, une par une. Elles arrivent, enveloppées dans des voiles de premières communiantes qui les cachent tout entières, de la coiffure aux pieds. Elle feignent de grands effarements de pudeur quand Si-Hamza, sans façon, leur découvre le visage. En voici au moins une douzaine, des Fatmas, des Nouras, des Féridjés. La plus âgée n’a pas plus de vingt ans, la plus jeune, Aïcha, va sur dix à peine ; elle est accompagnée par sa mère.
Dans cette demi-clarté, à la lueur des lanternes, leurs costumes semblent d’abord défier l’analyse : un petit hennin doré surmonte un premier turban de soie noire qui couvre entièrement les cheveux, descend presque jusqu’aux sourcils. Le tout est recouvert d’un voile de gaze, rose, bleue ou verte, avec un semis d’étoiles en cuivre. Le corps est habillé dans une espèce de surplis d’enfant de chœur, sous lequel apparaît une tunique de couleur changeante qui crève cette chemise de mousseline aux manches, aux épaules. Une large ceinture soutient le ventre, très bas, coupe la femme en deux, lui rallonge le buste, la rapproche de terre. Et sur toutes ces étoffes flottantes, pend une telle profusion de sequins, de chaînettes, d’amulettes, de bijoux d’argent et de corail, de pièces enfilées soutenant une serrure symbolique, que ces petites danseuses semblent moins des femmes vivantes que des statues chargées d’ex-voto, comme on en voit dans les églises. Leur front, leur nez, leur menton, leurs pommettes sont peints de fleurs et d’étoiles bleues ; le khol agrandit leurs yeux, le souak rougit leurs dents et leurs gencives ; des mitaines de tatouage serrent leurs poignets, descendent jusque sur les mains, délicates comme de la dentelle. Et leur visage est d’une immobilité atone en dehors de la brusque détente du rire.
Comme notre présence semble les intimider un peu, Si-Hamza va de l’une à l’autre, les caresse, les excite. Donc, elles dansent deux par deux ; tantôt elles se font face, tantôt elles s’enlacent. Et alors elles se voilent la figure avec leur mouchoir. Lorsqu’elles sont lasses de faire rouler leurs hanches, l’orchestre se tait une seconde. Nous nous levons alors, et, selon la coutume, nous venons leur coller des pièces d’argent sur le front, très fort avec de la salive. Il s’exhale de leur personne une odeur fade, écœurante, de laine trempée de sueur, de graisse de mouton, de musc à treize sous.
Pour la seconde partie de la fête, Si-Hamza nous a promis des chansons. Il fait asseoir son pensionnat, en rond, autour d’un grand tambourin. Elles frappent là-dessus toutes ensemble une cadence avec leurs doigts. Mais les airs ont du mal à leur jaillir de la gorge. Décidément elles ont honte. Alors notre hôte recourt à un ingénieux artifice : il s’approche sournoisement des danseuses avec une paire de pistolets qu’il décharge, en même temps, au-dessus de leurs têtes.
C’est comme un signal de théâtre.
En une seconde, l’odeur de la poudre grise ces filles de guerriers. Toutes en chœur, elles lancent un formidable « pihouït ! » aigu, déchirant. Les voilà debout, en deux camps : elles s’abordent, elles reculent. Elles chantent, elles tapent dans leurs mains, elles rient à grands éclats. Le nègre qui bat du tambour, le flûtiste qui souffle à pleines joues dans sa rhîata, s’emballent comme les danseuses.
Et Si-Hamza, debout sur les marches de sa salle à manger, devant le décor de la table desservie, des bouteilles en débandade, les candélabres qui meurent, s’écrie, en appuyant contre sa haute taille la tête de la petite Aïcha :
— Moi, je suis marabout !