Alors il arrive que son indifférence fond tout d'un coup et que brusquement il se réveille jaloux.
Je cite ici un fragment de lettre qu'un correspondant indiscret place sous mes yeux:
«Te souviens-tu, mon cher ami, comme tu as été de mauvaise humeur quand tu as vu ce que j'avais fait de ta jument alezane? Il faut dire que tu me l'avais vendue dans un piteux état! Mais un an de pré, le feu aux quatre membres, et, permets-moi de te le dire, un meilleur embouchage avec une main légère au bout des rênes, cela vous transforme un animal. Confesse la vérité: tu as été jaloux quand tu as vu passer ta Norma sur mon phaéton, dans l'avenue des Acacias? Tu m'en as un peu voulu? Moi, je me disais: «Est-il bête!» Je te pardonne... Hier, j'ai vu Hélène à l'Opéra. Je ne l'avais pas rencontrée depuis son remariage. S'est-elle aperçue que je la lorgnais? A-t-elle fait exprès de prendre cet air heureux, brillant, que je ne lui connaissais pas? Son mari était debout derrière elle. Tu me croiras si tu veux, j'ai eu un vertige. Un quart de seconde je me suis demandé si je n'allais pas m'arranger pour bousculer mon successeur dans la descente de l'escalier et pour le souffleter.»
L'homme du peuple, lui, n'hésite pas. Un de mes amis avait à son service un couple de domestiques. La femme avait cette beauté brune qui plaît tant aux simples. Elle en profita pour se mal conduire. Son mari divorça et il épousa une cuisinière qui, elle aussi, était dans la maison. Le couple avait quitté sa place, quand leur ancien maître s'avisa qu'on lui avait soustrait des lettres qui avaient pour lui de l'importance. Le tout se termina par une perquisition chez les nouveaux époux et une confrontation chez le chef de la Sûreté. Là, devant sa seconde femme, le malheureux garçon confessa sa jalousie. Il avait cru s'emparer d'une correspondance de la coupable. Et comme M. Cochefert, qui, lui, est un psychologue, disait:
—Mon pauvre malheureux!... J'en suis sûr vous rencontreriez cette femme qui vous a tant fait souffrir au bras d'un autre homme, vous ne seriez pas maître de vous; vous oublieriez qu'elle ne vous est plus rien, qu'elle est libre, et peut-être il coulerait du sang...
Devant sa seconde femme, le divorcé baissa la tête:
—C'est vrai ce que vous dites là, monsieur le chef de la Sûreté!... Je ne me connaîtrais plus... Non, je ne peux pas vous promettre que je me connaîtrais!
Les amateurs de faits divers et des vrais romans de Cour d'assises sont édifiés sur ce chapitre. Il n'y a que les Normands de Maupassant qui, avant de donner libre cours à leur jalousie, vont demander à monsieur le maire «s'ils ont le drèt». L'homme du peuple fait toujours une concession à la loi quand il accepte ses contrôles. C'est une complaisance que peut lui arracher l'amour. Il s'en affranchit dans la haine. Il nous crie alors dans sa colère le mot de la vérité et de l'instinct: Quand il y a eu amour entre un homme et une femme, il n'est pas de loi humaine qui puisse les faire étrangers l'un à l'autre.
Cela est si vrai que le nombre est grand, surtout aux environs de la trentaine, des époux divorcés qui, secrètement, reviennent l'un à l'autre après que le divorce les a séparés et que, parfois, le remariage a engagé au moins l'un des deux dans de nouveaux liens.
Je lis dans les lettres d'une procédure qu'on met sous mes yeux: