Je la laissai enfin brisée de douleur, abîmée de honte; et, l'enfermant à clef, je me retirai dans ma chambre. Mais à peine étais-je seule que l'espèce d'ivresse que l'on ressent à satisfaire ses haines m'abandonna; après toutes ces exécutions je me sentis plus malheureuse, et seule dans le monde comme dans un désert. Le plaisir et l'amour n'existent plus pour moi, me dis-je. Toutes les souffrances que j'infligerai à Antoinette ne me rendront pas son affection, et pourtant c'est à cela seul que je tiens: le reste m'est indifférent.
Et j'avais envie d'aller lui demander pardon, de m'humilier devant elle, de lui dire de prendre toute ma fortune, d'épouser qui il lui plaisait, d'être heureuse. Son bonheur aurait fait le mien: dans l'ombre, à côté d'elle, témoin de sa joie, j'étouffais toute jalousie, j'aimais qui l'aimait, je m'oubliais moi-même.
Puis mon égoïsme renaissait. Oh! m'écriais-je, si elle pouvait me revenir! A son âge l'amour est un caprice qui ne dure point. Peut-être la douceur, la tendresse, après un peu de sévérité, me la rendront. Il faut seulement éloigner son ami, et, durant son absence, je ferai en sorte qu'il lui paraisse ridicule et odieux. Ce ne sera sans doute pas difficile. Les séductions de ce Dubousquens sont si misérables!
A la nuit venue, je me décidai à rentrer dans sa chambre. Je n'entendais plus ses sanglots. Il me sembla qu'elle s'était endormie. Alors j'ouvris avec mille précautions et j'entrai sur la pointe du pied, retenant mon souffle. Avec quelle amoureuse compassion j'eusse collé mes lèvres à sa chair meurtrie, baisé ses pieds et ses mains. J'avais la confiance du véritable amour: rien ne me semblait impossible.
Je ne pensais plus que la confidence de Zinga l'avait remplie pour moi de haine et d'horreur; qu'à ses yeux, j'étais l'assassin de sa mère, et qu'elle était trop ingénue pour comprendre; qu'un attachement plus fort que le plus violent amour d'un homme, me dévouait désormais à sa vie.
Je m'approchai de son lit dans les ténèbres, espérant avoir la joie délicieuse de caresser sa chair chaude et ferme d'enfant, mais le lit était vide, et je la cherchais, je l'appelais vainement par la chambre, faisant alterner les câlineries et les menaces:
—Antoinette! Antoinette! ma chérie! Viens que je te pardonne, que je t'embrasse... Ah! immonde créature, je te châtierai, tu vas souffrir dans ton corps vicieux, dans ta chair prostituée!... Antoinette, voulez-vous venir à la fin!
La colère et l'angoisse égaraient ma raison. Enfin je m'aperçus que les volets fermés à clef avaient été ouverts puis poussés du dehors. Je descendis dans le jardin. Peut-être n'était-elle pas encore sortie de la plantation. Je me mis à courir de tous côtés. Troussot me rencontra.
—Maîtresse, dit-il, faut venir avec toi?
—Non, fis-je, reste ici. Cherchez Antoinette. Elle vient de s'enfuir de la maison.