Un désir de causer avec elle dès à présent m'a saisie. Il m'a semblé que le calme et la fraîcheur de la nuit seraient plus propices à notre entretien que le jour. Puis les esclaves dorment. Zinga elle-même s'est assoupie. Je l'entends ronfler à côté. Je ne verrai pas devant nous son sourire railleur; elle ne soupçonnera rien; elle ne s'avisera donc pas de m'adresser des reproches pour faire acte d'autorité.
Je me suis levée; et, sans prendre la peine de me vêtir, j'ai traversé le corridor, je suis allée avec un flambeau jusqu'à la chambre d'Antoinette, j'ai écarté la portière: Antoinette dort aussi elle, doucement. C'est à peine si je perçois son souffle. J'ai été surprise. D'ordinaire elle se couche moins tôt. Je crains de l'éveiller. Elle est si tranquille! Pourquoi troubler cette âme d'un amour auquel elle ne songe pas encore? Son enfance lui est légère; elle s'y attarde, dirait-on, avec délices. C'est vrai. Cependant l'image d'un jeune amant pourrait bien la ravir aussi. Et puis qu'importe qu'elle aime ou qu'elle reste innocente! J'ai besoin, moi, qu'elle se marie; il faut que je sache son opinion sur Montouroy. Elle l'aime peut-être. Et si elle ne l'aime pas, elle l'épousera tout de même. Pourtant je ne voudrais pas avoir trop l'air de la contraindre.
Je suis entrée dans la chambre; je me suis approchée du lit. Comme sa bouche large, charnue, entr'ouverte, comme ses paupières aux longs cils, bien arrondies et baissées, lui donnent de grâce! Le jour, quand elle laisse voir son regard, elle trahit moins sa pensée que dans ce sommeil ingénu et souriant. Un peu de feu anime son teint; ses cheveux châtains, aux touffes opulentes, sont répandus ici et là sur l'oreiller; de ses pieds unis, elle foule les draps rejetés au bas du lit, et, comme pour corriger ce désordre, son bras, d'un geste pudique, ramène la chemise sur son sein.
Jamais je n'aurais soupçonné qu'elle pût être aussi jolie. J'ai eu soudain pitié d'elle. Quelle destinée atroce m'a livré cette malheureuse enfant!
Mais, dominant une émotion si nuisible à mes intérêts, j'ai hâté le réveil d'Antoinette, en levant l'abat-jour du flambeau. A la clarté subite qui tombait sur son visage, elle a ouvert les yeux, et, tout de suite, elle a fait une moue gentille, une moue d'enfant volontaire qui se révolte contre une pénitence.
—Je ne veux pas qu'on m'agace comme ça! s'est-elle écriée, puis en me reconnaissant: Ah! c'est vous, madame!...
Elle avait cru que c'était une esclave qui était entrée.
—Je venais voir si vous dormiez, ma chère enfant.
—Oh! oui... et bien! il faisait si plaisant là-bas!
—Dans vos songes? A quoi rêviez-vous donc?