—Antoinette, lui dis-je, je veux vous parler ce soir comme l'aurait fait votre pauvre mère. Il ne s'agit pas d'une fantaisie enfantine, mais de votre avenir. Vous devez déjà y songer. Que deviendrez-vous sans fortune? Vous savez que mon affection pour vous, qui est très grande, ne correspond malheureusement pas à mes ressources d'argent, d'une médiocrité telle, que c'est à peine si j'ai pu vous venir en aide jusqu'ici, et que j'ignore même si plus tard j'en aurai les moyens.
Je lui mentais avec tranquillité. Mon Dieu, pardonnez-moi! Si je fus criminelle autrefois je suis aujourd'hui décidée au bien. Peut-être de tout le mal que j'ai fait, naîtra-t-il une bonne action. Je ne puis oublier mes intérêts, je le confesse, du moins ai-je le désir d'être utile à cette enfant.
Antoinette ne perdait aucune de mes paroles comme si chaque mot, tombé de mes lèvres, devait la perdre ou la sauver; les battements précipités de son cœur soulevaient son sein dont l'éclat et la plénitude se révélaient à moi pour la première fois. Touchée d'une soumission si attentive, je continuai de la sorte:
—Mon enfant, je vous prie, ne vous fiez pas à une impression qui ne peut durer. Dès que vous connaîtrez M. de Montouroy, soyez-en sûre, vous l'estimerez. Il possède ces sérieuses qualités d'esprit sans lesquelles il n'est point d'homme; il a la jeunesse, la race, la fortune, que demander de plus? J'ai donc pensé, et justement je crois, que personne, mieux que lui, ne saurait vous rendre heureuse.
Je n'achevais pas, qu'Antoinette se cachait la tête dans l'oreiller et éclatait en sanglots. Je voulus la prendre contre moi et essuyer ses larmes, mais elle se refusait à mes consolations et gémissait plus fort, la face collée contre son lit. Lorsque j'essayais de l'attirer, elle me repoussait avec violence.
L'écrirai-je? Au milieu des larmes qui donnaient à son teint plus de lustre et de chaleur, elle était si belle, que je m'en voulais de mes propositions, tout en bénissant le chagrin qui me l'avait découverte. Je la regardais: elle était déjà femme par les proportions de son corps, et pourtant elle conservait dans son visage gras, où les traits se dessinaient à peine, le charme d'enveloppement et la splendeur pulpeuse de l'enfance. La chair, dans sa blanche nudité ou sous les plis de la chemise, formait des courbes audacieuses, ou s'effaçait en des lignes d'une mollesse et d'une modestie adorables. Pour moi je ne me rassasiais pas de contempler cet épanouissement vaste, ni ces flexibles souplesses.
Alors j'ai ressenti ce que je n'avais jamais éprouvé pour elle, pour personne. Je l'ai vraiment aimée comme ma fille, avec une tendresse jalouse qui ne souffre point de partage. Montouroy m'a paru absurde, et mon désir de l'unir à cette enfant, plus absurde encore. Je me suis dit qu'il fallait garder pour moi des grâces si précieuses. Ne serait-ce pas un sacrilège de confier cette enfant naïve, délicate, à un homme que je connais en réalité si mal. Car enfin, qu'il soit mon parent, que je le croie un honnête garçon, je n'en ignore pas moins son véritable caractère. Les hommes savent si bien se déguiser jusqu'au mariage! Je suis sûre seulement que c'est un brutal. Il suffit, pour s'en convaincre, de l'entendre marcher, de le voir prendre un objet quelconque avec ses grosses mains. Mon flair de femme ne s'y trompe pas. Et j'allais lui confier Antoinette! Ne serait-elle pas infiniment malheureuse avec lui? D'ailleurs ne serait-elle pas malheureuse avec tout homme! Elle est si jeune; elle n'est pas en âge d'être sacrifiée.
Quelle plénitude de joie je ressens à la pensée que nous pourrons sans doute vivre ensemble, confondre nos existences et qu'ainsi une partie du mal que je lui ai fait autrefois sera réparé, puisque mon bien sera son bien, qu'elle vivra de sa, de ma fortune, comme je vivrai de son plaisir.
Dites, mon Dieu! que vous le permettez!
Elle pleurait toujours. Je me suis agenouillée sur son lit, courbée vers elle, et effleurant son visage dans un baiser: