J'étais à peine couchée que Zinga a paru devant mon lit, riant de ses dents fines et de ses grosses lèvres entr'ouvertes qui me donnent à la fois l'idée d'un fruit suave et d'une gueule venimeuse. Son être est fait de contrastes. D'allures légères et de pieds lourds, gracieuse de traits, mais effrayante par l'expression de sa physionomie, cette jeune noire respire un vice naïf, une haine caressante qui me remplit d'horreur. Dire que je pensais oublier le passé, refaire mon existence, ne rien laisser subsister en moi de la femme d'autrefois!... et la seule vue de cette fille moqueuse me rappelle mes fautes,—mes crimes, hélas! Ah! si je pouvais la vendre! Mais elle sait bien que cela n'est pas possible! elle me dénoncerait à ses nouveaux maîtres,—on ne la connaît pas, elle, et moi on me soupçonnerait; et puis il serait si facile de savoir tout ce que j'ai fait! Si je la tuais?... Peut-être. J'y songerai. Ce n'est qu'une esclave, après tout. Mais les mœurs deviennent si étranges à présent! Madame Du Plantier a eu des ennuis pour avoir châtié trop rudement son vieux Jeannot qui, pourtant, avait volé son argenterie. D'ailleurs cette fille, dont la présence m'est un continuel remords, dont le sourire m'épouvante, je ne sais quelle sorcellerie me lie à elle, me rend sa perversité délicieuse. Cependant je lui ai crié d'une voix rude:

—Qui t'a appelée?

Maîtress, mo tandé-li. Pa domi. Mo çatouillé li? (Maîtresse, je t'ai entendue. Tu ne dormais pas. Veux-tu que je te chatouille?)

Je l'ai vue agiter les longues ailes de perroquets dont elle vient me caresser le soir quand je ne dors pas.

—Non, non, ai-je murmuré tout bas.

Je ne voulais pas qu'elle me touchât ce soir.

Mais soit qu'elle ne m'écoutât pas, soit qu'elle voulût agir à sa fantaisie, elle étendit mes jambes que je lui abandonnai, et son bouquet de plumes courut par tout mon corps, me causant une impression de fraîcheur voluptueuse. Elle connaît bien les faiblesses de ma chair et s'égaie à les flatter. Malgré moi, j'approchais mes seins aux caresses des plumes, ou je dénudais mon ventre, ou bien encore, retournée, le visage couvert de ma chevelure dénouée, honteuse à peine, je lui offrais tous les secrets de mon corps; et, sans fin, les ailes duveteuses, d'une touche lente, effleuraient ma peau, ou l'irritaient d'un coup brusque, pour la calmer presque aussitôt d'un baiser lascif et attardé aux creux, aux retraits frémissants de mon être. Elle choisissait comme à dessein les replis minces, qui ne défendent point contre le plaisir, les caches sombres et impures dont l'unique protection est le mystère. Elle y égarait ses plumes, elle y glissait les doigts, et tombant à genoux comme ivre, elle posait là tout à coup un baiser ardent qui répandait une glace dans mon sang enflammé, puis me soulevait et m'anéantissait de jouissance. Alors, les yeux sans lumière, brisée, prête désormais pour la douce mort du sommeil, je tendais désespérément les bras vers elle, afin de demander une grâce que je n'osais implorer de mes paroles. Mais, insensible ou impitoyable, elle éclatait de rire et continuait ses féroces dévotions.

Enfin je m'arrachai au plaisir, je me redressai, et la repoussai, elle et son bouquet de plumes, de mes bras tendus.

—Va-t'en! Va-t'en!

Elle cessa ses jeux câlins, mais, sans pour cela, vouloir s'éloigner. Elle se tenait immobile devant moi, les mains aux hanches; je sentis qu'elle voulait et n'osait pas me parler.